Salade d’avocat

Il s’émeut des crocodiles
Dans l’entrejambe de la cadette
Les manèges virevoltent
Partout sur le siècle passé

Dehors, y’a l’été qui s’ignore
Y’a le solstice qui doute de lui
La fontaine pleine de bulles de savon
Ton sac de billes contre mon baggie.

On croquera des oranges
Pour en voir le jus qui dégouline
Le long de nos arabesques
Sur le jeu de marelle effacé

J’ai croqué la décence
Dans les recoins de ta méfiance
Pendant que tu filais les billes
À l’amant fêtard

Je quitterai cet endroit
Je le délaisserai comme toi au matin
La gueule entre les pattes
La lueur de l’aurore en jaquette
Les doigts tranchés à la mandoline
De fines lanières
D’inexistence
Exsangue.

En rouge banane

Je suis encore assis là.
Troisième rangée au centre
Recroquevillé sur mon siège
L’épaule contre du vide

Les mots tombent comme des hiéroglyphes
Sculptés dans le velours et l’ardoise
(J’ai déjà écrit que j’avais entre les doigts
La perle des Antilles
Gémissante)

L’air froid dégoutte
Heurte en soubresauts la terre qui m’échappe
Qui m’échappe toujours en rafales
La terre contre le vide.

T’avais entre les doigts
L’ourlet de la robe-citron
En comptant le nombre des cailloux
Comme Hansel, qui nous sépare.

T’as les regards en jus d’orage
Je macère dans les ronces
Tu serais un Lego dans une flaque
Tu serais un bloc jaune sur un étang d’après-déluge

Je m’évade dans tes feuilles chiffonnées,
Je suis repu du jazz monotone.
J’ai vomi à côté du C-2
J’ai échappé
Le repas d’avant-hier.

Y’a pas d’horizon au-delà du carré de sable;
Les Tonkas se fracassent dans un bruit jaune et noir.

Y’a tout ce stupre autour
Agglutiné contre les murs.
Il rit de ta dérobée;
Je n’ai que le cerf-volant qui pique du nez.

Il continue de couler des vagues frettes de Wildwood au mois de mai
Je te lance des poignées de cailloux.

Tu me catapultes des montagnes.

La rigueur des faces écrasées dans les mains gauches suffoque les petits matins que tu contes
Des squelettes de fourmis longent les lettres
éparses, longues, noyées.
La piscine qui sent le chlore.

T’as le shampooing tarte-au-citron
Le mien est au Muscat,
Au cumin de supermarché
Où tu fais des courses de panier dans les allées de chips et de liqueur aux fraises

L’humeur s’éclate dans les vers de gélatine multicolores
Ça fait «squick» sous la dent
Comme du fromage trop frais
Ou de vraies gommes ballounes pognées dans les cheveux mordus en pétards rose orange bleu vert

Ça explose en flûtes de plastique partout dans l’auditorium
J’ai le coeur en maracas
(Gossé dans un vieux rouleau de Scott Towels.)

Ça chante des contines.
(Toutes en sol majeur)
Rouge jaune bleu jaune jaune rouge
La séquence s’arrondit.

Tu tiens ton verre à deux mains
Comme une tasse à bec
Pour pas renverser
le trop-plein de punch aux fruits que t’as au ventre me harcèle au grand galop
Aux abords du terrain de pétanque

Le disque de Nathalie griche sur le tourne-disque
Et y’a pas de siège assez grand pour asseoir
les larmes de crocodile sur les draps pleins de camions et de voitures ambulances.

J’ai l’amour au bloc opératoire
et y’a des oursons dessinés au plafond
Arrête de me tirer des roches.

J’ai déjà les journées pédagogiques en salle d’attente.

Ta vie contre le vide.

3 mots, 7 minutes.

Sans blâme,
Sans soutane,
Sans jaquette…

Sans baume, sans perfusion,
Sur le tapis bleu jauni,
Sans patience, sans accent,
Au Jewish General.
Sans tension artérielle,
Sans amour (?)

Le regard perdu dans
Les tubulures, la veine
Perdue
Dans le bras.

Ouai, on a échappé la veine,
Faudra recommencer,
Faudra réitérer les tapis gris
Te les passer en bandages, fille.
T’absoudre de tes péchés antérieurs.

Tu n’en mourras pas.
Tu ne feras qu’en souffrir
Davantage
Tu n’auras qu’à vomir
Hier
Vomir demain

Put it down the drain
Ces mots que nous ne nous sommes pas dits
T’auras baisé avec ton avenir,
T’auras tendu tes veines
Tiré tes artères hors du corps,
Perdu ta virginité coronarienne

T’auras rien dit,
T’auras perdu la communication au bonhomme pendu

Sans blâme,
Sans jaquette,
Sans amour.

J’ai jamais jamais

Jamais vu autant de matins que depuis toi
jamais bu autant d’aubes, ni en autant de formats.
Je les ai alignées en shots sur le rebord du lit,
en pintes sur les comptoirs souillés d’existence,
en highballs au creux d’autres poitrines,
des lignes tracées dans la neige comme des râtures sur les lendemains,
en joints sur les ruptures du plâtre

Jamais vu le soleil se lever si souvent pour l’envoyer paître
dans les champs autour de l’île,
jamais tant attendu le bleu du froid, en cristaux et vents fous
La perle des Antilles entre les doigts et le soleil métal collé
Désinvolte conduite sur les plaines dans les broussailles
Où les oasis ne mentent même plus

Jamais les heures ne se sont comptées autant à noirceur que depuis toi
Jamais ignoré le jour autant que derrière ces rideaux tirés
Ils sont argent, ils sont gris et luisants, comme ces regards dans le vin
Comme ces joies tirées des matins lents
Des temps-têtes et des cigarettes qui mettent le feu aux lits
Jamais cherché pour ne rien trouver,
dans les bottes, le foin
les tourments
les conserves de betteraves
Encore du vin,
Les sirènes
Qu’appellent

qu’appellent

Jamais autant vu de matins que depuis toi
Jamais dérobé tant d’heures à la vie que depuis qu’elle s’est enfuie
Qu’elle s’est coulée dans le linoléum
Et la mirta

Dormante
Paisible
Morte.

Quelque doigté

Mes doigts de pousse-crayon se sont activés. Ils ont entrepris de tout rénover. Panser les planchers. Scalper les plafonds. Débrider les murs. Pratiquer de petites incisions ici et là, greffer des appareils. En nettoyer d’autres, purulents. Quelque chose comme une efficace taxidermie, pour me tanner le cuir chevelu.

Mes doigts de pousse-crayon ont repoussé leurs désirs lubriques de gloire temporaire, agi sous le joug du regard placide des couleurs à l’ancienne. Ils se sont oubliés sur des papiers de sable plus doux que toi, ont tranché des planches de chêne et de salut. Sur le sol souillé des vieilles mégères folles mortes ici, ils ont percé des ouvertures vers la terre et demain.

Mes doigts de pousse-crayon se sont englués dans la glaire et les vernis nauséabonds, ils ont lubrifié les charnières des portes qu’on ouvre sur la vie, pendu des virgules aux lèvres des armoires où je range nos passés, des apostrophes aux langues qui se disent tendrement.

Ils ont couru sur les comptoirs où les pièces chignent en retentissements métalliques, se dévêtent et s’amourachent délicatement, de bleus plus profonds où tu n’erreras jamais. Ils ont parcouru les édits gaéliques où l’on apprend la jointure, le lustre et le satin.

Ils ont longé les murs, où le froid pénétrait la chair en langoureuses effusions. Mes doigts de pousse-crayon ont décharné les cloisons, poncé les interstices où coule la sève des jours heureux. Ils ont lissé la vie qui s’effrite comme du vieux plâtre, celui auquel on annexe la volonté, électrifié les veines où pulse la douleur.

Ils ont récuré la perle suspendue d’où jaillit la lumière, étendu le stupre blanc où tes ombres n’ont plus prise, le gris dont tes cendres nourriront l’éclat. De la jute sale où s’étend l’histoire, ils ont déveiné le tricot où rigolent tes larmes, essuyé tes bavures.

Mes doigts entaillés ont caressé des rêves de bois confit où les tapisseries ne collent plus, où les peintures s’écaillent. Ils se sont coincés dans toutes les fissures, ont cassé les phalanges au pin noueux, perdu leur éclat dans l’acide où macère l’amertume. Ils ont glissé leur douleur dans la terre, vautrés dans la fange sanglante de la détestable habitude.

Sous les fragments de ton corps qui meublent l’aire, ils ont forgé le désespoir, repeint la douleur et poli les boutons de portes qui n’ouvrent sur rien. Mes doigts corrompus désolés asséchés chôment sur des cuisses dont craque l’émail craqué, rompus à une luxure désuète.

 

 

 

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Échange

– Ce n’est pas uniquement la passion qui nous unissait. Elle aura été intense. Elle aura, assurément, été. J’avais tué la passion en moi il y a longtemps. Un matin où je m’étais réveillé, il y a dix ans, alors que je m’étais endormi en croyant que c’était la dernière fois.

Longtemps, nous nous sommes crus dans la merde, devant ce que nous étions ensemble. Longtemps, nous avons pensé que nous mourrions de nous aimer, que nous allions mourir en nous aimant.

Il y avait quelque chose comme un éclairage lourd sur De Lorimier. Une lumière incertaine sur nos regards tristes, et heureux d’être ensemble. La cuirasse bleue sous nos culs qui suaient d’envie nous renvoyait des grincements pour nous chasser de là. Pour que nous descendions le corridor plus sombre encore.

Maintes fois nous l’avons descendu, haletant d’est en ouest, des vêtements revêtant à chaque pas le plancher qui grinçait comme pour nous chasser, lui aussi. Tout conspirait à nous emmener plus loin. À nous faire franchir ce seuil où nous ne serions plus dans la merde, mais dans l’amour.

La brise glaciale et la chaleur des radiateurs nous essoufflaient, réunis, jusque dans les matins émergents, lourds, bleutés comme mon regard trop cruel, dit-elle.

– Et pourquoi avoir tué cette passion en toi il y a dix ans ?

– La passion a été. Elle a fait son temps, elle est sortie de prison. Elle a exulté ensuite, dans les draps gris, les draps bleus, les draps bruns et les draps fleuris. Les voix dans la ruelle éveillaient nos tourments, puis nos désirs. Le soleil qui naissait sur les neiges éternelles du Plateau nous faisait renaître aussi.

Les autobus pris au matin, dans le froid de tous les mois d’hiver nous rappelaient aux lendemains. Oui, nous fûmes passionnés, et bien plus longtemps que cela.

Puis l’amour s’est construit, de petit jour en petit jour, souvent dans les brumes vinifiées. Devant les portes blanches et Dumas qui s’épanchait sur une guitare plus lourde que lui. Sous les canards qui s’envolaient dans le ciel de nos palais…

Des cieux incertains, des cieux qui se reconstruisaient dans l’amertume des vies passées.

J’avais tué la passion longtemps auparavant, las d’en être heurté. J’avais opté pour le service, cela m’aura dérouté, cela m’aura transformé en sculpteur d’avenirs, méticuleux et insistant, jusqu’à en détruire les matériaux purs qui se confiaient à moi.

J’avais tué la passion longtemps auparavant, privilégiant l’amour, l’amour pur qui ne demande rien. On m’a dit exigeant depuis. J’aurai encore échoué.

Je me souviens des corps ancestraux, des abandons sur l’épaule, dans les pleurs et les spasmes de jouissance gluante, de celle qui m’avait tué jadis.

Tu vois, avec elle, j’ai voulu revivre. Et j’ai vécu à nouveau. Elle voulait fuir, et je l’en ai empêché. Je l’ai prise à la taille, et j’ai insisté qu’elle ne me quitte pas.

Je l’ai prise au cou. J’ai insisté qu’elle ne quitte pas. Je l’ai prise aux hanches. J’ai insisté qu’elle ne nous quitte pas. Je l’ai prise au poignet. J’ai insisté qu’elle ne se quitte pas.

J’ai toujours voulu. J’ai toujours demandé.

Je n’ai pourtant pas peur de la mort, je le redirai encore. J’ai peur de la vie, je n’insisterai jamais suffisamment. C’est pour ça que je l’ai vécue, avant elle, en errance. Errant d’elles en elles, refusant d’être quitté. Maintes fois on m’a dit que j’en faisais n’importe quoi, de la vie. Parce que je m’en fouttrais, tant qu’elle ne me fait pas souffrir.

Alors j’ai demandé qu’elle n’aie pas peur. Et nous avons eu peur ensemble – c’était moins pénible. Je crois.

La passion, l’amour? C’est pareil. Le second est plus douloureux que la première, c’est ce que j’en ai compris.

– Évidemment, car le second ne reste pas qu’en surface.

– La passion est indifférente. L’amour te submerge. C’est une passion continue. C’est une passion qui te perd, qu’importe le pays.

– Je me revois à supplier l’autre de rester.

– C’est ce qu’elle a fait. Elle m’a supplié. Elle m’a dit cruel. Traître. Menteur. Lâche. Elle n’aura pas eu si tort. Tu n’as pas eu tort non plus de le dire, lorsque tu l’as dit.

On n’a jamais tort de dire ces choses là. Elles sont vraies comme dire à quelqu’un qu’il vous marche sur le pied sans s’en apercevoir.

J’ai pilé des orteils longtemps. Les siens. Le poids des pintes du mardi quand elle pleurait ses défaites, le poids des assiettes cassées contre les murs, des verres contre les planchers, des regards fous cassés au fond des yeux, pleins de vide.

Il n’y a pas d’amour sans passion: il n’y a qu’une « version améliorée de la tristesse ».

Mais la passion? Elle ne s’estompe jamais vraiment. C’est ainsi qu’on souffre passionnément. Toi aussi, tu souffres. Ça paraît. Ne t’en déplaise.

– Tant que ça ?

– T’as la beauté. T’es fringant-e. Plein-e de volonté d’immortalité, de désirs de lumières tamisées, de regards de miroirs de salle de bain. Est-ce qu’on ne l’est pas tous, aujourd’hui?

Cette avidité-là ne ment pas. C’est Dan Bigras, avec ses mentons et ses cheveux longs, qui disait…

– Oui?

– Non. C’était Richard Desjardins. «Tu veux ce que je veux. La guerre, le baiser…».

Ils viennent peut-être de pair.

 

(Un an.)

_________________________

Avec Arnaud.

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Un an

J’ai rencontré une fille dans un parté un jour. J’habitais à l’époque un magnifique immeuble dans le village De Lorimier, et mes voisines dont j’étais très proche organisaient fréquemment des concerts dans leur salon. Ils y invitaient toutes sortes de musiciens, et l’ambiance intime des lieux faisait de chacune de ces soirées un moment exceptionnellement plaisant. On pouvait passer d’une fois à l’autre du sentiment d’être dans une chapelle de monastère à celui d’être dans un parté concentré congelé sans sucre ajouté.

C’était du second ordre, quand j’ai discuté avec cette fille la première fois. Elle était drôle, intense, avec une étrange odeur de fleur, qui me faisait croire que malgré sa vivacité désinvolte, elle devait avoir quelque chose d’insupportablement mièvre.

On s’est recroisés dans un vrai parté, pour la Saint-Jean-Baptiste; elle invitait une amie pour me la présenter, parce qu’il fallait bien que je sorte de ma torpeur célibataire. Pas trop aimé l’amie, à l’époque.

Un certain dimanche, elle avait un examen de français à l’Université, et nous nous étions proposé de déjeuner ensuite, juste parce qu’il fallait bien fêter la fin de session, et que l’idée de déjeuner dans un bar nous enchantait – on avait échangé à ce sujet sur un statut Facebook, avec des amis communs qui se joindraient peut-être à nous.

On a bu quelques mimosas, en sorte qu’on a quitté l’endroit quand les gens habillés pour l’apéro ont commencé à dévisager notre air de sortir du lit. C’était auxiliairement l’anniversaire d’une de mes voisines, et nous étions bien entendu tous les deux invités à célébrer la chose sur De Lorimier.

Les choses en ces circonstances ont suivi leur cours normal, et rien n’est à signaler que l’interruption brutale d’un premier coït par la célébrée à la recherche de son quart de coke.

Le lendemain, nous passions une soirée au Musée des Beaux Arts dans une soirée privée. Champagne gratuit, discussions profondes, puis superficielles, puis plus de discussions du tout. Ce soir-là, j’ai croisé Michel Rabagliati. Je me demande depuis longtemps s’il a vu de sa vie bien d’autres gens que nous s’accoter sur un Rodin dans une soirée mondaine pour… oublier qu’ils étaient dans une soirée mondaines et accotés sur un Rodin.

Le surlendemain, puis la semaine suivante, et pendant quelques mois…

Un jour, j’ai essayé de tout arrêter. Il faisait trop chaud pour ce mois de janvier. Le soir-même, je remontais sur le pont par une échelle de corde. Une banquise et un iceberg, n’est-ce pas similaire?

Puis il y eût une certaine grève. Mon travail auprès d’une association de cycles supérieurs devait m’imposer de passer des nuits à rédiger des ententes avec les professeurs du département quant à l’application effective de ce retrait concerté des activités académiques.

On me reprocha les cernes qui se creusaient sur mon visage. Puis il y eut des occasions d’«agir directement». Nous nous levions tous les matins, la rage au cœur, le regard flou, la détermination, pourtant, de nous enfiler les hoodies noirs et les bottes de marche. Nous marchions dans le soleil puis dans le froid glacial, dans la noirceur du matin avant que je me rende au travail chez un diffuseur où je syntonisais sur les téléviseurs les chaînes d’information en continu en espérant que nous pourrions nous retrouver sans peine le soir pour marcher encore, écrire et nous révolter sans graves conséquences.

Les gestes posés gagnaient en importance, ainsi que nos réputations respectives d’influence et d’action. Nos jours s’accordaient entre la fuite des agents de la fausse paix, les menaces des directeurs de cette institution médiatique distinguée où mes prises de position commençaient à avoir mauvais écho, le respect des feux de circulation des rues quasi-piétonnières, le soir venu, alors que les gyrophares nous «reconduisaient» quotidiennement jusqu’à la porte.

Nous fomentions des coups d’avenir dans le vin avant d’aller dormir du sommeil du juste terrorisé par l’éventualité des coups sur la porte à cinq heures du matin. Les justes ne dorment certainement pas mieux que les crosseurs.

Une sorte d’accalmie est survenue brièvement, entre les boîtes et la peinture d’un espace commun où la révolte pourrait emménager. Puis nous avons pleuré les résultats d’une certaine élection qui devait rendormir tout le monde. Le réveil serait brutal pour bon nombre, en sorte que nous entreprîmes de les aider à se nourrir, et à poursuivre la juste lutte.

Les cours et la rédaction étaient bien derrière nous, alors que nous tâchions de faire en sorte que ceux qui le voulaient puissent les avoir devant eux. Malgré notre épuisement, nous cumulions les longues heures de travail, pour rassembler les espoirs et quelques vivres. Je retournais encore quotidiennement travailler à valoriser les images qui bougent, alors que quelque chose était cassé. La fille s’entourait de gens aux espoirs aussi brisés qu’elle, qui devaient la réconforter, qui la comprenaient. Qui ne vendaient pas leur âme à la boîte à images.

Je serais le support quotidien, la raison et la cause par lesquelles on agit. Je serais l’allié de toute une vie, mais l’ennemi du quotidien. Je serais l’agent émancipateur, duquel on s’émanciperait. J’ai erré de déception en colère en blessure; tout cela n’était pas mon exacte acception du mot liberté.

J’ai toujours cru que qu’une relation honnête ne pouvait être mensongère au point de laisser croire qu’une seule personne puisse remplir toutes les sphères d’une autre vie, qu’il fallait à un couple l’espace pour aimer également ce qu’il n’est pas.

Je n’en étais pas moins habité du sentiment de n’être plus rien.

Les encouragements devenaient difficiles. L’intimité devenait lourde, triste, au point de n’exister plus qu’en dehors les murs où la révolte prenait son plein sens. Je me suis retiré de mon emploi : j’existerais dans la création et l’analyse, enfin.

Cela fit grand émoi; comment subsisterions-nous? Je promis de subvenir. Paradoxalement, je n’eus dès lors plus grand autre rôle. Une dépression fut diagnostiquée, qui devait conforter tout le monde dans ce nouveau rôle qui m’était imparti.

Les jours s’accumulaient, de pleurs, de craintes, d’angoisses. Nos couvertures étaient constamment habitées d’un chagrin sans motif précis. Puis d’un soudain regain de vie, qui devenait ma seule espérance au-travers des jours à nouveau froids. Ces jours-là, la fête, les Rodin, les rouges, les blancs, les bulles, les limettes se multipliaient, échouaient sur les planchers en même temps que nous, que nos invités parfois, les portes qu’on oubliait de verrouiller battaient sous la brise hivernale, dans la lumière chaleureuse de la révolte incongrue qui resurgissait, les confettis, les rires, les orgasmes volaient et éclataient le morne mois de janvier.

Jusqu’au lendemain où la douleur revenait, lancinante, diagnostiquée à nouveau, plus grande, plus vive, plus intégrale. Nous avons vu les Hôtels de différentes confessions. Nous avons pris des limousines hurlantes et jaunes. Nous avons compté les cachets d’espoir. Ils manquaient toujours en trop grand nombre. Je me tenais presque droit, quoique essoufflé, engourdi.

Je prenais congé parfois pour exister un peu encore. Une fois, je me suis cassé une cheville. Je suis revenu à la maison si heureux que je ne compris pas grand chose à la colère qui me faisait face. Je n’en voulais rien comprendre. Je suis parti en claudiquant. J’ai fait une guérison partielle en rénovant un espace où la révolte n’aurait plus droit de cité.

Je viens d’y emménager.

Je ne me révolte plus, et je suis devenu ami avec ce buste de Rodin qui trône au Musée des Beaux arts. Il m’effraie, et j’oublie souvent de dormir la nuit en le contemplant, coulé dans le bronze.

Vouvoyer n’est pas une marque de respect de l’individu

C’est dimanche, jour de repos pour certains. Aujourd’hui, le propos sera peut-être un peu plus léger.

Prof Bock-Côté manifestait ce matin via Facebook sa frustration de voir un nombre important de correspondants s’adresser à lui en le tutoyant. Cela selon lui constitue une marque d’irrespect, un manque de déférence et relève de la sempiternelle dégradation des rapports sociaux…

Comme souvent, Bock-Côté s’exprimait du haut de son mépris, fondé sur un éventuel capital de sympathie que générerait son intellectualisme. Concrètement, il parlait comme il le fait souvent de faits sociaux auxquels il n’a vraisemblablement pas réfléchi très longtemps, pour camoufler qu’il est en fait nostalgique d’une époque… qui n’a jamais existé.

La question du vouvoiement, et de sa supposée relation au rapport à l’autorité, a été traitée par des sociolinguistes à quelques reprises depuis les années soixante. J’y ai consacré quelques semaines en 2006, pour constater que les a priori liés au vouvoiement sont… généralement erronés.

Le vouvoiement, s’il peut être synonyme de distance respectueuse, est le plus souvent la manifestation d’une compréhension de hiérarchies sociales et d’un calcul individuel d’utilité. Ce peut être vu comme un calcul économique, au sens large du terme.

Plus bas (ou au format PDF), le bilan de mes recherches. Rien qui pourrait légitimer à mes yeux que je vouvoie Bock-Côté…!

Avertissement : le style est néophyto-académique, évidemment (deux mille SIX, n’est-ce pas!)…

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Après avoir, dans les années 1970, généralisé l’usage du tutoiement en leur enceinte, nombre d’écoles ont, dans les récentes années, réintroduit le vouvoiement obligatoire en classe. S’il s’agit, pour certains, de favoriser le respect des élèves à l’égard des enseignants, il s’agit pour d’autres d’un leurre. Qu’en est-il vraiment ? Marquer le respect par obligation actualise-t-il véritablement le respect d’une personne ou n’est-ce qu’une hypocrisie socialement admise? L’histoire, à cet égard, nous suggère à penser que la seconde hypothèse est plus probante.

Du point de vue sociolinguistique, il y a tout lieu de croire que le vouvoiement n’est pas synonyme de respect pour tous, comme en témoignent certaines recherches menées au cours des dernières décennies. La corrélation à établir entre vouvoiement et respect dépend de facteurs sociolinguistiques communs (comme le sexe, l’origine socioprofessionnelle, l’âge, le contexte d’énonciation, etc.), mais aussi de facteurs plus originaux comme la sympathie mutuelle (Havu, 2006), l’appréciation personnelle du vouvoiement (Kerbrar-Orecchioni, 1992) ou l’acte d’identité (Gardner-Chloros, 2002).

Pour déterminer les facteurs influant cette corrélation, nous porterons tout d’abord une attention particulière à l’évolution des théories sociolinguistiques portant sur les pronoms d’adresse en français, des concepts de pouvoir et solidarité (Ager, 1990; Brown & Gilman, 1960), d’émotion accrue (Brown & Gilman, 1960; Mühlhäusler & Harré, 1990), jusqu’à ceux d’ignorance des « barrières sociales » (Bustin-Lekeu, 1973) et d’esprit contestataire (Béal, 1989). Nous observerons ensuite un corpus de recherches sociolinguistiques montrant l’utilisation effective des pronoms, selon qu’ils sont considérés par les interlocuteurs (jeunes, adultes, élèves, enseignants…) comme des manifestations possibles de l’une ou l’autre de ces théories. Enfin, nous nous permettrons de jeter un regard du côté des tâches qui restent à accomplir pour bien comprendre l’utilisation des pronoms de deuxième personne, en français.

Il est à noter, enfin, que nous tenterons d’établir les concepts dans une perspective synchronique, la plus actuelle qui soit, cependant que nous n’hésiterons pas à avoir recours à des exemples d’autres époques lorsque ceux-ci peuvent s’avérer pertinents.

2. Que signifient les pronoms d’adresse ?

Il convient tout d’abord, et pour bien comprendre la portée des prochains paragraphes, de distinguer d’une part l’évolution de l’usage des pronoms d’adresse et d’autre part l’évolution des théories sur les pronoms d’adresse. On conçoit aisément que les usages des pronoms aient pu changer grandement au fil de l’histoire, cependant que ce n’est qu’en quelques décennies qu’ils ont été théorisés en sociolinguistique.

Ainsi, Brown et Gilman (1960) soulignaient que l’usage du tutoiement ou du vouvoiement était d’abord très aléatoire, mais le vouvoiement de mise en tragédie classique, noblesse oblige (Gardner-Chloros, 2003). Si cela a certainement eu une influence sur les usages actuels, peut-on conclure, ainsi que le faisaient Brown et Gilman, que la classe sociale détermine l’usage ? Peut-être, cependant que dans des milieux où les classes sociales sont aussi peu marquées qu’au Canada, et à moindre effet en France post-68 (Lambert & Tucker, 1976), ce critère sociolinguistique n’est sans doute pas le plus pertinent de tous. Nous nous concentrerons donc davantage sur l’évolution des théories en regard des usages actuels.

Pouvoir et solidarité

Lorsque Brown & Gilman se sont intéressés, en 1960, aux phénomènes entourant les pronoms de deuxième personne en langue française, ils ont imaginé un système de variables sociolinguistiques plus ou moins dichotomiques en fonction du pouvoir et de la solidarité. On supposait que certains rangs sociaux imposaient un vouvoiement, réciproque ou non, héritage du pouvoir collectif investi en certains empereurs à une lointaine époque (Gardner-Chloros, 2003, p. 2).

Le critère solidarité quant à lui aurait été conceptualisé autour de la révolution française, après que le tutoiement fût devenu obligatoire pour opposer la solidarité du peuple aux schèmes de pouvoir mobilisés par l’aristocratie qui recevait « vous » en donnant « tu ». (Gardner-Chloros, 2003, p. 4)

Ainsi, l’usage serait passé d’un « vous » généralisé, où « tu » signifiait de la part de celui qui l’utilisait une supériorité hiérarchique, à un « tu » généralisé où le vouvoiement devient signe de respect particulier. (Peeters, 2004, p. 4)

Bien qu’intéressante, la dichotomie pouvoir/solidarité ne permet de rien affirmer quant aux usages non-réciproques. Qui dit « tu » et reçoit « vous » prend-t-il part à une relation unilatéralement solidaire ? Évidemment, non : ainsi, le critère de pouvoir reprend, en plusieurs circonstances, ses anciens droits.

Qui plus est, les usages relativement au pouvoir ou à la solidarité peuvent différer d’une personne à l’autre, voire pour une même personne d’une situation à une autre.

Alors que certains continuateurs de Brown & Gilman, dont Braun, trouvent une explication de ces différences circonstancielles dans la conscience chez le locuteur du niveau de formalité du contexte d’énonciation (Hughson, 2003, p. 4), il semble être plus malaisé de justifier les variations apparemment sporadiques de « tu » et « vous » en un contexte identique ou similaire, qui sont pourtant bien réelles (Schoch, 1978cf. Peeters, 2004).

La distance sociale

L’usage du tutoiement et du vouvoiement a aussi été considéré par plusieurs comme un marqueur de distance sociale, ou de réserve. Ainsi, dans son ouvrage général de sociolinguistique française, Ager (1990) affirme que le vouvoiement est un clair marqueur de distance sociale, le tutoiement étant réservé à la famille. Par extension, l’usage de « tu » en société marquerait l’inclusion de la personne tutoyée dans une représentation familiale.(Ager, 1990, p. 209)

Bien que la portée familiarisante du propos puisse être quelque peu surannée, cette théorie pourrait valoir à tout le moins pour une part de la population. Dans son enquête sur le français de Lausanne, Schoch (1978) a établi que parmi les universitaires, le vouvoiement était effectivement considéré comme un outil de distanciation sociale, le tutoiement étant plus couramment utilisé (Hughson, 2003, p. 20; Peeters, 2004, p. 11).

Qui plus est, cette théorie peut intégrer l’idée glissée notamment par Mühlhäusler & Harré (1990, p. 132), voulant qu’en situation d’émotion accrue (high degree of emotional excitement), le vouvoiement laisse momentanément place au tutoiement.

Hughson, mettant à jour les données de Gardner-Chloros (1991) sur les usages liés aux pronoms de deuxième personne inclut aux critères sociolinguistiques classiques une notion d’intimité (Hughson, 2003, p. 4), qui vient en quelque sorte allier le concept de solidarité développé par Brown & Gilman et celui de distance sociale. Ainsi, l’intimité d’un tu s’oppose à la distance sociale, mais renforce l’idée de solidarité.

Des théories globalisantes au concept d’identité

Comme nous avons pu le laisser apercevoir jusqu’ici, les plus récentes recherches sociolinguistiques portant sur les pronoms d’adresse ne cherchent plus à définir de système binaire de variables justifiant l’emploi de l’un ou l’autre des pronoms de deuxième personne, mais à juxtaposer, si ce n’est superposer aux critères déjà établis, de nouveaux éléments influençant le choix de tu ou vous.

La multiplication de ces critères s’explique en ce que, contrairement aux langues qui possèdent un vaste système d’adresse et dont l’usage est défini a priori, le français n’offre qu’un choix bipolaire, laissant une grande place à des facteurs personnels, donc variables, quant au choix de pronoms (Gardner-Chloros, 1991, p. 142).

On compte au nombre de ces facteurs la plutôt classique situation d’énonciation, à laquelle on apporte quelques nuances très particulières. En effet, une même personne pouvant être vouvoyée dans un contexte, sera tutoyée dans un autre, notamment pendant une séance sportive (Gardner-Chloros, 1991). L’habillement de l’interlocuteur est aussi à prendre en considération, comme indice de la classe sociale (Dewaele, 2002, p. 3), tout comme le comportement plus ou moins hautain (Havu, 2006, p. 13).

On suggère en outre le facteur interlocuteur connu/inconnu, remarquant que le vouvoiement sera davantage utilisé à l’égard d’une personne inconnue, fut-elle de même classe sociale, voire membre de la famille éloignée (Gardner-Chloros, 1991)

Il existe évidemment une panoplie d’autres critères plus ou moins pertinents ou alors tellement spécifiques – parfois même personnels – qu’ils n’ont plus une valeur sociolinguistique très valable. C’est peut-être pourquoi les recherches sociolinguistiques prennent en regard des pronoms de deuxième personne une tangente qui relève presque de la psycholinguistique.

En ce sens, Kerbrat-Orecchioni (1992) remarque que l’absence de prescription sociale quant au choix entre tu et vous fait en sorte que chaque locuteur en fait son appréciation personnelle, et utilise en conséquence les pronoms d’adresse. Or, cette appréciation personnelle peut à la fois être socialement définie d’une part et révéler beaucoup de l’individualité du locuteur, d’autre part.

Comme le fait très justement remarquer Hughson :

L’individu se sert […] de sa langue pour définir consciemment ou inconsciemment sa relation avec son interlocuteur, pour construire son concept d’identité à l’intérieur d’un groupe social et pour répondre au contexte social dans lequel il se trouve. (C’est nous qui soulignons) (Hughson, 2003, p. 2)

Le concept d’identité dont il est ici question réfère donc à l’image que le locuteur souhaite qu’on se fasse de lui. Encore une fois, il importe de poser en variables indépendantes les critères sociolinguistiques : on ne peut déterminer avec cette seule caractéristiques qu’un tutoyeur aspire à paraître de classe sociale supérieure ; il pourrait en être tout le contraire. En revanche, il est très probable que qui veut projeter l’image bourgeoise tutoie une bonne part de ses interlocuteurs.

Ce processus de représentation peut être conscient ou non, mais il se posera nécessairement en conséquence de choix sociaux, politiques, culturels, esthétiques, personnels : d’où que Gardner-Chloros considère, à juste titre selon nous, le choix de « tu » ou « vous » comme un acte d’identité, lui-même sociologiquement influencé. (Gardner-Chloros, 2002)

Béal (1989) considère d’ailleurs que le choix de « tu » fait par les jeunes locuteurs est une conséquence de « l’image et des privilèges distincts [qui leur sont conférés par] les médias et la société. » (Béal, 1989, p. 68) et de l’esprit contestataire propre à l’adolescence.

Il appert donc, à la lumière de ces nombreuses théories, que le choix pour un élève ou un étudiant du pronom « tu » ou « vous » n’est pas strictement déterminé par une question de respect, mais à la fois par l’impression que fait un enseignant sur lui, par les règles en vigueur dans un établissement et par la volonté que le jeune locuteur a ou non de les transgresser, en regard de l’acte d’identité qu’il désire poser, voire qu’il pose inconsciemment sous l’influence de pairs, et bien d’autres facteurs.

Bien qu’il soit impossible de dénombrer l’ensemble des facteurs influant le choix du pronom d’adresse, il semble admissible, suite à ce bref survol des plus importantes théories sociolinguistiques y étant reliées, d’observer les études plus spécifiques aux jeunes locuteurs et de tenter une distribution des résultats selon les facteurs déterminants du choix.

Comment sont utilisés les pronoms d’adresse ?

Nous tâcherons maintenant de définir, parmi les facteurs et critères suggérés par les théories sociolinguistiques présentées en première section, lesquels de ceux-là s’appliquent le mieux aux choix de pronom d’adresse effectués par les élèves et étudiants interrogés lors de deux enquêtes sociolinguistiques publiées.

Dans chaque cas, les auteurs des études ont eux-mêmes émis des hypothèses, voire élaboré des critères sociolinguistiques à partir des données obtenues. Nous mettrons donc leurs conclusions en parallèle et les discuterons.

Hughson (2003) : une interprétation conservatrice

 

Jo-Ann Hughson a effectué en 2003 une étude sur les pronoms d’adresse dans la banlieue parisienne où elle interrogeait des élèves entre 14 et 17 ans. L’auteure a pu identifier quelques tendances fortes, certes révélatrices.

D’abord, il semble que les jeunes locuteurs privilégient massivement le pronom « tu », choisi sur la base du facteur « âge », où une proximité d’âge représente selon l’auteur une solidarité suffisante pour justifier l’emploi de ce pronom. Il apparaît conséquent que la moitié d’entre eux soulignent une relation tutoyé-vouvoyeur avec les enseignants.

S’il semble vraisemblable que cette relation en soit une conforme à la « nature hiérarchisée [de leurs] rapports » (Hughson, 2003, p. 13), nous doutons que le vouvoiement soit pour autant une marque de respect et de politesse, ce qui constitue pour l’auteur une conclusion de facto. L’acceptation de rapports hiérarchisés est-elle en effet garante du respect ?

L’auteur suggère que la situation de dépendance par rapport aux enseignants où les élèves se trouvent fait en sorte que ceux-ci « ont intérêt à manifester verbalement leur respect envers [eux] » (Hughson, 2003, p. 13)

En fait, la nature même de cet « intérêt » travestit la notion de respect : en ayant avantage à se montrer polis, les élèves privilégieront vraisemblablement le vouvoiement, bien qu’il soit non-naturel chez eux – comme Hughson le laisse entendre elle-même – désireux de faire valoir une identité méritoire. Nous ne nions pas la plausibilité du respect sous-jacent au vouvoiement des enseignants, cependant que nous ne le considérons pas incontestable : il pourrait n’être qu’un acte d’identité, au sens de Gardner-Chloros.

Il paraît de surcroit y avoir une incohérence entre la traditionnelle sémantique du pouvoir que Hughson semble adopter – sa méthodologie ne tient pas même compte du contexte, en dépit de sa sensibilité à de tels facteurs (Hughson, 2003, p. 1) – et les conclusions qu’elle tire. Accepter les schèmes de pouvoir et de solidarité ne signifie-t-il pas en un tel contexte admettre une artificialité de la politesse, que ne sous-tend pas nécessairement le respect ? Nous croyons qu’il serait plus juste de croire à une représentation de soi favorable à la bonne entente, et par ailleurs, que le vouvoiement en soit un de distanciation, afin d’éviter les faux pas…

Lyster (1996) : une interprétation sommaire

 

Dans une recherche sur la maîtrise des caractéristiques sociolinguistiques du français chez les apprenants étrangers de cette langue, Lyster remarque que « vous » est presque toujours utilisé en écrit formel par les locuteurs natifs (québécois) du français, alors qu’il ne l’est pas en écrit informel, et bien peu à l’oral, les situations formelles y étant plus rares par ailleurs. (Lyster, 1996, p. 177)

Lyster en conclut que les adolescents utilisent « vous » comme marqueur de formalité, sous-tendu par la conscience d’une distance sociale. Il argue également que « vous » n’est pas, chez les adolescents, un marqueur de politesse au même titre que le temps conditionnel utilisé dans une requête. Encore, « vous » n’aurait pas à être utilisé pour marquer la politesse en écrit formel alors que le conditionnel y suffit. Le vouvoiement a donc une autre signification.

Si l’argumentation de Lyster est certes pertinente, et la comparaison entre le vouvoiement et l’usage du conditionnel très probante, nous pensons que cette explication ne suffit pas. En effet, le vouvoiement peut certes marquer la formalité d’une relation – encore faut-il que le jeune locuteur soit sensible à ces subtilités – il n’est pas dit pour autant que cette formalité soit jugée de façon équivalente selon chacun.

Le groupe d’enquêtés de Lyster comprend quelque quarante-quatre jeunes locuteurs natifs du français de même origine, d’âge très semblable et fréquentant une même école. Peut-on parler d’un ensemble diversifié ?

Nous ne nions pas la systématicité des variations « tu » / « vous » en fonction du niveau de formalité d’un contexte, mais pensons que le jugement de formalité dépend d’autres facteurs sociologiques définissant les interlocuteurs, comme leur origine sociale, leur âge, de leur expérience des relations sociales, etc.…

Le respect, une formalité ?

 

Dans chacune des deux études susmentionnées, des jugements étayent des hypothèses tout à fait fondées, mais montrent une pensée quelque peu superficielle. Pourtant, si les conclusions tirées nous semblent très sommaires, il n’en est pas moins intéressant de les mettre en relation l’une avec l’autre.

D’une part, Hughson affirmait que la hiérarchie des rapports étudiés nécessitait de la part des élèves un certain respect, matérialisé par le vouvoiement, à l’égard des professeurs. D’autre part, Lyster montre que le vouvoiement manifeste la conscience des locuteurs du contexte de formalité en lequel ils se trouvent.

En joignant ces deux hypothèses, on peut affirmer que la conscience des locuteurs de la formalité nécessaire à un contexte bien précis, celui d’une salle de classe, se matérialise par une marque de respect, à tout le moins apparent, de l’enseignant. En d’autres termes, nous dirions que le vouvoiement symbolise la conscience chez les élèves des potentiels apports des enseignants. Encore, que le respect (n’)est (qu’)une formalité nécessaire à l’avancement dans la hiérarchie sociale.

Cet intérêt pour l’avancement, s’il se manifeste, se traduira par des rapports polis et respectueux avec les enseignants, sans pour autant être nécessairement basés sur un respect profond de la personne de l’enseignant. En un cas où la volonté d’avancement serait virtuelle, c’est-à-dire non réalisée, ou même tout simplement absente, se confirmeraient les hypothèses de Béal (1989) concernant l’esprit contestataire de certains adolescents : ils n’ont, momentanément, rien à faire de l’avancement social, et agissent en conséquence en n’actualisant pas la formalité de respect.

Quoi qu’il en soit, l’attitude adoptée par l’adolescent a des effets sur chaque pronom d’adresse prononcé, qui constitue en soi un acte d’identité, sociologiquement et psychologiquement défini, et déterminé par ailleurs par le jugement qu’il se fait de son interlocuteur. Devant un enseignant, l’adolescent sait – ou suppose de – ce que ce dernier peut lui apporter. Devant un inconnu, les facteurs de tenue vestimentaire, de posture, de comportement, etc., prendront une importance plus grande, parce qu’ils constituent les probables signifiants (au sens saussurien) de l’attitude (le signifié) de l’interlocuteur à l’égard de l’adolescent, attitude elle-même signe d’une potentielle aide ou nuisance dans l’avancement social de l’individu.

Conclusion

 

Qu’ils soient supportés par une sémantique du pouvoir ou une sémantique de la solidarité, qu’ils relèvent d’un processus de distanciation sociale ou de facteurs plus circonstanciels (et superficiels), les différents usages des pronoms de deuxième personne en langue française n’ont pas fini de révéler quelques secrets-surprises. Les études portant sur les alternances « tu » / « vous », bien que débutées dans les années 1960, n’ont pas jusqu’ici donné de très probantes conclusions, conséquence du flou sémantique évolutif (!) entourant ces pronoms.

En ce qui concerne la corrélation à établir entre vouvoiement et respect, nous persistons dans l’idée qu’elle ne saurait être absolue, mais ne doutons pas néanmoins de sa réalité, fut-elle indirecte. Utiliser le vouvoiement, même par formalité, est signe de respect : que ce soit l’interlocuteur ou le système d’usages sociolinguistiques, sociopolitiques, ou strictement sociaux, quelque chose est respecté, et cela se matérialise notamment à l’égard des enseignants de plusieurs institutions d’enseignement.

Ça ne signifie aucunement que le vouvoiement soit une marque de déférence ou de respect intrinsèque de la personne. À l’inverse, et plus important encore, le tutoiement ne saurait être considéré comme une marque d’irrespect envers une personne.

 

Bibliographie

 

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Contre la gratuité: qui les recteurs servent-ils?

À l’approche du Sommet sur l’enseignement supérieur, de vives oppositions reprennent le parquet de l’actualité, après avoir été momentanément délaissées depuis l’été dernier. Si les critiques à l’endroit de l’ASSÉ qui prône à court terme l’instauration de la gratuité scolaire se font si véhémentes, il y a tout lieu de nous demander quelles sont les raisons d’une telle opposition, ainsi que les motifs qui ont présidé à la campagne médiatique en faveur des hausses de frais de scolarité mise en lumière récemment par l’IRIS.

Les thèses qui cherchent à discréditer la gratuité scolaire sont, en elles-mêmes, trop déconnectées du monde universitaire, de ses fondements, de ses ambitions, pour être crédibles lorsqu’elles sont énoncées par les administrateurs-mêmes de ces institutions. À tel point qu’on en vient à douter de leur honnêteté. Si l’on devait instaurer chez nous la gratuité universitaire, la simple suggestion qu’un changement si radical à l’accès au système universitaire ne s’accompagnerait pas de mesures visant à encadrer l’accessibilité ne peut paraître que fallacieuse.

Cela nous amène inévitablement à chercher ailleurs les motifs qui font notamment des recteurs d’ardents défenseurs des hausses de droits de scolarité et de farouches opposants à la gratuité. Certes, ils envient les moyens dont disposent certaines universités canadiennes, qui proviennent en large proportion, il est vrai, du lourd tribut de leurs étudiants. Ces moyens pourraient cependant tout aussi bien être accordés par un gouvernement plus audacieux en matière de fiscalité. D’éminents économistes l’ont confirmé, dont Jacques Parizeau tout récemment.

La logique la plus primaire enjoint à croire que ceux qui profitent d’une option, s’ils en sont bien informés, s’en feront les plus ardents défenseurs. A fortiori lorsqu’il est question d’argent. Or dans le présent cas, ce sont les institutions financières qui profitent le plus d’un endettement individuel, quel qu’il soit. Aux intérêts perçus sur le remboursement des dettes étudiantes, dont on pourrait dire qu’ils demeurent marginaux par rapport à l’ensemble des revenus bancaires, s’ajoutent les gains enregistrés par la transformation de ces prêts en produits financiers, lesquels servent à leur tour l’ensemble du milieu financier.

Par un «heureux hasard», le dé-financement du secteur universitaire qui s’est opéré au cours des dernières années, établissant leurs revenus en fonction du seul nombre d’étudiants inscrits (EETP), a forcé les institutions à réfléchir en des termes marchands, les asservissant à l’impératif de croissance pour assurer leur financement.

Cela, surtout, devait justifier que les conseils d’administration soient cooptés par des gens du milieu financier, à la fois pour planifier des stratégies d’expansion de la «clientèle» et pour assurer aux institutions prêteuses la mainmise sur les «décisions d’affaires» des universités endettées auprès d’elles.

Ainsi, l’UQAM verra jusqu’en 2014 la présidence de son conseil d’administration assurée par Isabelle Hudon, ancienne présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et responsable du développement des marchés pour le Québec à la financière SunLife. Elle s’assoit au conseil aux côtés de Marie-Claude Boisvert, chef de l’exploitation chez Desjardins.

À Concordia, le poste de chancelier est depuis longtemps pourvu par Jacques Ménard, président pour le Québec de la BMO Marchés financiers et président du conseil de BMO Nesbitt Burns. Autour de lui sur le Board of Governors, Tony Meti, ex-VP sénior de la section banque commerciale du groupe financier Banque Nationale et Jacques Lyrette, qui est aussi l’un des administrateurs de Desjardins – Développement International.

Le scénario se répète à l’Université de Montréal, où siège Françoise Guénette, autrefois responsable de la gestion du risque, et aujourd’hui vice-présidence des services corporatifs chez Intact Corporation financière. Marc Gold l’y assiste, VP chez Maxwell Cummings, une société d’investissement immobilier et de portefeuille.

Il en est de même pour toutes les Universités: de nombreux membres des conseils d’administration sont issus directement du secteur financier, ou en ont été de proches collaborateurs auprès des gouvernements. Même le réseau de l’Université du Québec, pour l’exercice 2010-2011, comptait à son Assemblée des gouverneurs quatre membres provenant du Mouvement Desjardins, sur les six non issus du milieu académique.

Loin de moi l’idée que ces gens gouvernent nos universités avec mauvaise foi. Bien au contraire, ils en assurent la meilleure subsistance au sein même du paradigme qui est le leur: celui de la compétition, où l’innovation prend le sens de «rentabilisation contextuelle des ressources», où l’adaptabilité prend le sens de «développement à courte vue», où l’adhésion à un effet de mode a un potentiel de rentabilité immédiate plus important que la perpétuation des savoirs fondamentaux grâce à l’enseignement ou à la recherche.

Les plans directeurs et de développement qu’ils élaborent pour les Universités sont tout entiers dédiés à cette vision mercantile de l’instruction. L’incessante création de programmes hybrides en est un exemple probant. Ces baccalauréats en médias numériques et autres certificats en gestion de la chaîne d’approvisionnement, axés surtout sur la transmission de compétences techniques, ne s’intéressent à la connaissance que de façon superficielle.

De tels programmes de formation ont une date de péremption. Les techniques évoluent nécessairement, ou passent. Rapidement, les diplômés formés à des méthodes obsolètes, insuffisamment outillés pour transposer leurs connaissances, se condamnent à la formation continue et viennent grossir les rangs de la population dépendante à l’institution. Rien d’étonnant au fait qu’un tel discours convainque un recteur soucieux de voir son institution briller parmi les meilleures.

Doit-on y voir une machination destinée à prendre le pas sur l’ensemble de la société ? Peut-être pas. Consciemment ou non, ces gens reproduisent tout simplement les méthodes qu’ils appliquent dans d’autres secteurs de l’économie. Car le savoir n’est pour eux que ça : un secteur de l’économie. Il est donc tout naturel qu’ils cherchent également à y avantager ce sans quoi l’économie contemporaine s’écroulerait : la dépendance menant à la surconsommation, et la surconsommation au crédit.

Après, ce n’est qu’affaire de créer le besoin initial. Les Ménard, Hudon et al. ne donnent d’ailleurs pas leur place lorsqu’il est question de dénigrer la qualité de la main d’œuvre québécoise, prétendument sous-diplômée.[1] [2] [3]

Une instruction gratuite, libre et accessible est donc non seulement viable économiquement, mais elle serait probablement gage d’une instruction de meilleure qualité, non vouée à une obsolescence rapide. Tout recteur nommé par un conseil d’administration formé de l’élite intellectuelle de nos Universités, plutôt qu’une élite affairiste, s’empresserait sans doute de nous en convaincre.



[1] Bérubé, A. «Un plaidoyer pour l’innovation et la productivité», La Tribune, vendredi 18 juin 2010, p. 13.

[2] Shaeffer, M.-È. «Les jeunes devront être plus productifs que leurs parents», Métro (Montréal), mardi 28 septembre 2010, p. 10.

[3] Milette, L. «La Chambre de commerce de Montréal fait sa profession de foi à l’égard de l’enseignement supérieur», Les Affaires, lundi 12 février 2007