Vouvoyer n’est pas une marque de respect de l’individu

C’est dimanche, jour de repos pour certains. Aujourd’hui, le propos sera peut-être un peu plus léger.

Prof Bock-Côté manifestait ce matin via Facebook sa frustration de voir un nombre important de correspondants s’adresser à lui en le tutoyant. Cela selon lui constitue une marque d’irrespect, un manque de déférence et relève de la sempiternelle dégradation des rapports sociaux…

Comme souvent, Bock-Côté s’exprimait du haut de son mépris, fondé sur un éventuel capital de sympathie que générerait son intellectualisme. Concrètement, il parlait comme il le fait souvent de faits sociaux auxquels il n’a vraisemblablement pas réfléchi très longtemps, pour camoufler qu’il est en fait nostalgique d’une époque… qui n’a jamais existé.

La question du vouvoiement, et de sa supposée relation au rapport à l’autorité, a été traitée par des sociolinguistes à quelques reprises depuis les années soixante. J’y ai consacré quelques semaines en 2006, pour constater que les a priori liés au vouvoiement sont… généralement erronés.

Le vouvoiement, s’il peut être synonyme de distance respectueuse, est le plus souvent la manifestation d’une compréhension de hiérarchies sociales et d’un calcul individuel d’utilité. Ce peut être vu comme un calcul économique, au sens large du terme.

Plus bas (ou au format PDF), le bilan de mes recherches. Rien qui pourrait légitimer à mes yeux que je vouvoie Bock-Côté…!

Avertissement : le style est néophyto-académique, évidemment (deux mille SIX, n’est-ce pas!)…

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Après avoir, dans les années 1970, généralisé l’usage du tutoiement en leur enceinte, nombre d’écoles ont, dans les récentes années, réintroduit le vouvoiement obligatoire en classe. S’il s’agit, pour certains, de favoriser le respect des élèves à l’égard des enseignants, il s’agit pour d’autres d’un leurre. Qu’en est-il vraiment ? Marquer le respect par obligation actualise-t-il véritablement le respect d’une personne ou n’est-ce qu’une hypocrisie socialement admise? L’histoire, à cet égard, nous suggère à penser que la seconde hypothèse est plus probante.

Du point de vue sociolinguistique, il y a tout lieu de croire que le vouvoiement n’est pas synonyme de respect pour tous, comme en témoignent certaines recherches menées au cours des dernières décennies. La corrélation à établir entre vouvoiement et respect dépend de facteurs sociolinguistiques communs (comme le sexe, l’origine socioprofessionnelle, l’âge, le contexte d’énonciation, etc.), mais aussi de facteurs plus originaux comme la sympathie mutuelle (Havu, 2006), l’appréciation personnelle du vouvoiement (Kerbrar-Orecchioni, 1992) ou l’acte d’identité (Gardner-Chloros, 2002).

Pour déterminer les facteurs influant cette corrélation, nous porterons tout d’abord une attention particulière à l’évolution des théories sociolinguistiques portant sur les pronoms d’adresse en français, des concepts de pouvoir et solidarité (Ager, 1990; Brown & Gilman, 1960), d’émotion accrue (Brown & Gilman, 1960; Mühlhäusler & Harré, 1990), jusqu’à ceux d’ignorance des « barrières sociales » (Bustin-Lekeu, 1973) et d’esprit contestataire (Béal, 1989). Nous observerons ensuite un corpus de recherches sociolinguistiques montrant l’utilisation effective des pronoms, selon qu’ils sont considérés par les interlocuteurs (jeunes, adultes, élèves, enseignants…) comme des manifestations possibles de l’une ou l’autre de ces théories. Enfin, nous nous permettrons de jeter un regard du côté des tâches qui restent à accomplir pour bien comprendre l’utilisation des pronoms de deuxième personne, en français.

Il est à noter, enfin, que nous tenterons d’établir les concepts dans une perspective synchronique, la plus actuelle qui soit, cependant que nous n’hésiterons pas à avoir recours à des exemples d’autres époques lorsque ceux-ci peuvent s’avérer pertinents.

2. Que signifient les pronoms d’adresse ?

Il convient tout d’abord, et pour bien comprendre la portée des prochains paragraphes, de distinguer d’une part l’évolution de l’usage des pronoms d’adresse et d’autre part l’évolution des théories sur les pronoms d’adresse. On conçoit aisément que les usages des pronoms aient pu changer grandement au fil de l’histoire, cependant que ce n’est qu’en quelques décennies qu’ils ont été théorisés en sociolinguistique.

Ainsi, Brown et Gilman (1960) soulignaient que l’usage du tutoiement ou du vouvoiement était d’abord très aléatoire, mais le vouvoiement de mise en tragédie classique, noblesse oblige (Gardner-Chloros, 2003). Si cela a certainement eu une influence sur les usages actuels, peut-on conclure, ainsi que le faisaient Brown et Gilman, que la classe sociale détermine l’usage ? Peut-être, cependant que dans des milieux où les classes sociales sont aussi peu marquées qu’au Canada, et à moindre effet en France post-68 (Lambert & Tucker, 1976), ce critère sociolinguistique n’est sans doute pas le plus pertinent de tous. Nous nous concentrerons donc davantage sur l’évolution des théories en regard des usages actuels.

Pouvoir et solidarité

Lorsque Brown & Gilman se sont intéressés, en 1960, aux phénomènes entourant les pronoms de deuxième personne en langue française, ils ont imaginé un système de variables sociolinguistiques plus ou moins dichotomiques en fonction du pouvoir et de la solidarité. On supposait que certains rangs sociaux imposaient un vouvoiement, réciproque ou non, héritage du pouvoir collectif investi en certains empereurs à une lointaine époque (Gardner-Chloros, 2003, p. 2).

Le critère solidarité quant à lui aurait été conceptualisé autour de la révolution française, après que le tutoiement fût devenu obligatoire pour opposer la solidarité du peuple aux schèmes de pouvoir mobilisés par l’aristocratie qui recevait « vous » en donnant « tu ». (Gardner-Chloros, 2003, p. 4)

Ainsi, l’usage serait passé d’un « vous » généralisé, où « tu » signifiait de la part de celui qui l’utilisait une supériorité hiérarchique, à un « tu » généralisé où le vouvoiement devient signe de respect particulier. (Peeters, 2004, p. 4)

Bien qu’intéressante, la dichotomie pouvoir/solidarité ne permet de rien affirmer quant aux usages non-réciproques. Qui dit « tu » et reçoit « vous » prend-t-il part à une relation unilatéralement solidaire ? Évidemment, non : ainsi, le critère de pouvoir reprend, en plusieurs circonstances, ses anciens droits.

Qui plus est, les usages relativement au pouvoir ou à la solidarité peuvent différer d’une personne à l’autre, voire pour une même personne d’une situation à une autre.

Alors que certains continuateurs de Brown & Gilman, dont Braun, trouvent une explication de ces différences circonstancielles dans la conscience chez le locuteur du niveau de formalité du contexte d’énonciation (Hughson, 2003, p. 4), il semble être plus malaisé de justifier les variations apparemment sporadiques de « tu » et « vous » en un contexte identique ou similaire, qui sont pourtant bien réelles (Schoch, 1978cf. Peeters, 2004).

La distance sociale

L’usage du tutoiement et du vouvoiement a aussi été considéré par plusieurs comme un marqueur de distance sociale, ou de réserve. Ainsi, dans son ouvrage général de sociolinguistique française, Ager (1990) affirme que le vouvoiement est un clair marqueur de distance sociale, le tutoiement étant réservé à la famille. Par extension, l’usage de « tu » en société marquerait l’inclusion de la personne tutoyée dans une représentation familiale.(Ager, 1990, p. 209)

Bien que la portée familiarisante du propos puisse être quelque peu surannée, cette théorie pourrait valoir à tout le moins pour une part de la population. Dans son enquête sur le français de Lausanne, Schoch (1978) a établi que parmi les universitaires, le vouvoiement était effectivement considéré comme un outil de distanciation sociale, le tutoiement étant plus couramment utilisé (Hughson, 2003, p. 20; Peeters, 2004, p. 11).

Qui plus est, cette théorie peut intégrer l’idée glissée notamment par Mühlhäusler & Harré (1990, p. 132), voulant qu’en situation d’émotion accrue (high degree of emotional excitement), le vouvoiement laisse momentanément place au tutoiement.

Hughson, mettant à jour les données de Gardner-Chloros (1991) sur les usages liés aux pronoms de deuxième personne inclut aux critères sociolinguistiques classiques une notion d’intimité (Hughson, 2003, p. 4), qui vient en quelque sorte allier le concept de solidarité développé par Brown & Gilman et celui de distance sociale. Ainsi, l’intimité d’un tu s’oppose à la distance sociale, mais renforce l’idée de solidarité.

Des théories globalisantes au concept d’identité

Comme nous avons pu le laisser apercevoir jusqu’ici, les plus récentes recherches sociolinguistiques portant sur les pronoms d’adresse ne cherchent plus à définir de système binaire de variables justifiant l’emploi de l’un ou l’autre des pronoms de deuxième personne, mais à juxtaposer, si ce n’est superposer aux critères déjà établis, de nouveaux éléments influençant le choix de tu ou vous.

La multiplication de ces critères s’explique en ce que, contrairement aux langues qui possèdent un vaste système d’adresse et dont l’usage est défini a priori, le français n’offre qu’un choix bipolaire, laissant une grande place à des facteurs personnels, donc variables, quant au choix de pronoms (Gardner-Chloros, 1991, p. 142).

On compte au nombre de ces facteurs la plutôt classique situation d’énonciation, à laquelle on apporte quelques nuances très particulières. En effet, une même personne pouvant être vouvoyée dans un contexte, sera tutoyée dans un autre, notamment pendant une séance sportive (Gardner-Chloros, 1991). L’habillement de l’interlocuteur est aussi à prendre en considération, comme indice de la classe sociale (Dewaele, 2002, p. 3), tout comme le comportement plus ou moins hautain (Havu, 2006, p. 13).

On suggère en outre le facteur interlocuteur connu/inconnu, remarquant que le vouvoiement sera davantage utilisé à l’égard d’une personne inconnue, fut-elle de même classe sociale, voire membre de la famille éloignée (Gardner-Chloros, 1991)

Il existe évidemment une panoplie d’autres critères plus ou moins pertinents ou alors tellement spécifiques – parfois même personnels – qu’ils n’ont plus une valeur sociolinguistique très valable. C’est peut-être pourquoi les recherches sociolinguistiques prennent en regard des pronoms de deuxième personne une tangente qui relève presque de la psycholinguistique.

En ce sens, Kerbrat-Orecchioni (1992) remarque que l’absence de prescription sociale quant au choix entre tu et vous fait en sorte que chaque locuteur en fait son appréciation personnelle, et utilise en conséquence les pronoms d’adresse. Or, cette appréciation personnelle peut à la fois être socialement définie d’une part et révéler beaucoup de l’individualité du locuteur, d’autre part.

Comme le fait très justement remarquer Hughson :

L’individu se sert […] de sa langue pour définir consciemment ou inconsciemment sa relation avec son interlocuteur, pour construire son concept d’identité à l’intérieur d’un groupe social et pour répondre au contexte social dans lequel il se trouve. (C’est nous qui soulignons) (Hughson, 2003, p. 2)

Le concept d’identité dont il est ici question réfère donc à l’image que le locuteur souhaite qu’on se fasse de lui. Encore une fois, il importe de poser en variables indépendantes les critères sociolinguistiques : on ne peut déterminer avec cette seule caractéristiques qu’un tutoyeur aspire à paraître de classe sociale supérieure ; il pourrait en être tout le contraire. En revanche, il est très probable que qui veut projeter l’image bourgeoise tutoie une bonne part de ses interlocuteurs.

Ce processus de représentation peut être conscient ou non, mais il se posera nécessairement en conséquence de choix sociaux, politiques, culturels, esthétiques, personnels : d’où que Gardner-Chloros considère, à juste titre selon nous, le choix de « tu » ou « vous » comme un acte d’identité, lui-même sociologiquement influencé. (Gardner-Chloros, 2002)

Béal (1989) considère d’ailleurs que le choix de « tu » fait par les jeunes locuteurs est une conséquence de « l’image et des privilèges distincts [qui leur sont conférés par] les médias et la société. » (Béal, 1989, p. 68) et de l’esprit contestataire propre à l’adolescence.

Il appert donc, à la lumière de ces nombreuses théories, que le choix pour un élève ou un étudiant du pronom « tu » ou « vous » n’est pas strictement déterminé par une question de respect, mais à la fois par l’impression que fait un enseignant sur lui, par les règles en vigueur dans un établissement et par la volonté que le jeune locuteur a ou non de les transgresser, en regard de l’acte d’identité qu’il désire poser, voire qu’il pose inconsciemment sous l’influence de pairs, et bien d’autres facteurs.

Bien qu’il soit impossible de dénombrer l’ensemble des facteurs influant le choix du pronom d’adresse, il semble admissible, suite à ce bref survol des plus importantes théories sociolinguistiques y étant reliées, d’observer les études plus spécifiques aux jeunes locuteurs et de tenter une distribution des résultats selon les facteurs déterminants du choix.

Comment sont utilisés les pronoms d’adresse ?

Nous tâcherons maintenant de définir, parmi les facteurs et critères suggérés par les théories sociolinguistiques présentées en première section, lesquels de ceux-là s’appliquent le mieux aux choix de pronom d’adresse effectués par les élèves et étudiants interrogés lors de deux enquêtes sociolinguistiques publiées.

Dans chaque cas, les auteurs des études ont eux-mêmes émis des hypothèses, voire élaboré des critères sociolinguistiques à partir des données obtenues. Nous mettrons donc leurs conclusions en parallèle et les discuterons.

Hughson (2003) : une interprétation conservatrice

 

Jo-Ann Hughson a effectué en 2003 une étude sur les pronoms d’adresse dans la banlieue parisienne où elle interrogeait des élèves entre 14 et 17 ans. L’auteure a pu identifier quelques tendances fortes, certes révélatrices.

D’abord, il semble que les jeunes locuteurs privilégient massivement le pronom « tu », choisi sur la base du facteur « âge », où une proximité d’âge représente selon l’auteur une solidarité suffisante pour justifier l’emploi de ce pronom. Il apparaît conséquent que la moitié d’entre eux soulignent une relation tutoyé-vouvoyeur avec les enseignants.

S’il semble vraisemblable que cette relation en soit une conforme à la « nature hiérarchisée [de leurs] rapports » (Hughson, 2003, p. 13), nous doutons que le vouvoiement soit pour autant une marque de respect et de politesse, ce qui constitue pour l’auteur une conclusion de facto. L’acceptation de rapports hiérarchisés est-elle en effet garante du respect ?

L’auteur suggère que la situation de dépendance par rapport aux enseignants où les élèves se trouvent fait en sorte que ceux-ci « ont intérêt à manifester verbalement leur respect envers [eux] » (Hughson, 2003, p. 13)

En fait, la nature même de cet « intérêt » travestit la notion de respect : en ayant avantage à se montrer polis, les élèves privilégieront vraisemblablement le vouvoiement, bien qu’il soit non-naturel chez eux – comme Hughson le laisse entendre elle-même – désireux de faire valoir une identité méritoire. Nous ne nions pas la plausibilité du respect sous-jacent au vouvoiement des enseignants, cependant que nous ne le considérons pas incontestable : il pourrait n’être qu’un acte d’identité, au sens de Gardner-Chloros.

Il paraît de surcroit y avoir une incohérence entre la traditionnelle sémantique du pouvoir que Hughson semble adopter – sa méthodologie ne tient pas même compte du contexte, en dépit de sa sensibilité à de tels facteurs (Hughson, 2003, p. 1) – et les conclusions qu’elle tire. Accepter les schèmes de pouvoir et de solidarité ne signifie-t-il pas en un tel contexte admettre une artificialité de la politesse, que ne sous-tend pas nécessairement le respect ? Nous croyons qu’il serait plus juste de croire à une représentation de soi favorable à la bonne entente, et par ailleurs, que le vouvoiement en soit un de distanciation, afin d’éviter les faux pas…

Lyster (1996) : une interprétation sommaire

 

Dans une recherche sur la maîtrise des caractéristiques sociolinguistiques du français chez les apprenants étrangers de cette langue, Lyster remarque que « vous » est presque toujours utilisé en écrit formel par les locuteurs natifs (québécois) du français, alors qu’il ne l’est pas en écrit informel, et bien peu à l’oral, les situations formelles y étant plus rares par ailleurs. (Lyster, 1996, p. 177)

Lyster en conclut que les adolescents utilisent « vous » comme marqueur de formalité, sous-tendu par la conscience d’une distance sociale. Il argue également que « vous » n’est pas, chez les adolescents, un marqueur de politesse au même titre que le temps conditionnel utilisé dans une requête. Encore, « vous » n’aurait pas à être utilisé pour marquer la politesse en écrit formel alors que le conditionnel y suffit. Le vouvoiement a donc une autre signification.

Si l’argumentation de Lyster est certes pertinente, et la comparaison entre le vouvoiement et l’usage du conditionnel très probante, nous pensons que cette explication ne suffit pas. En effet, le vouvoiement peut certes marquer la formalité d’une relation – encore faut-il que le jeune locuteur soit sensible à ces subtilités – il n’est pas dit pour autant que cette formalité soit jugée de façon équivalente selon chacun.

Le groupe d’enquêtés de Lyster comprend quelque quarante-quatre jeunes locuteurs natifs du français de même origine, d’âge très semblable et fréquentant une même école. Peut-on parler d’un ensemble diversifié ?

Nous ne nions pas la systématicité des variations « tu » / « vous » en fonction du niveau de formalité d’un contexte, mais pensons que le jugement de formalité dépend d’autres facteurs sociologiques définissant les interlocuteurs, comme leur origine sociale, leur âge, de leur expérience des relations sociales, etc.…

Le respect, une formalité ?

 

Dans chacune des deux études susmentionnées, des jugements étayent des hypothèses tout à fait fondées, mais montrent une pensée quelque peu superficielle. Pourtant, si les conclusions tirées nous semblent très sommaires, il n’en est pas moins intéressant de les mettre en relation l’une avec l’autre.

D’une part, Hughson affirmait que la hiérarchie des rapports étudiés nécessitait de la part des élèves un certain respect, matérialisé par le vouvoiement, à l’égard des professeurs. D’autre part, Lyster montre que le vouvoiement manifeste la conscience des locuteurs du contexte de formalité en lequel ils se trouvent.

En joignant ces deux hypothèses, on peut affirmer que la conscience des locuteurs de la formalité nécessaire à un contexte bien précis, celui d’une salle de classe, se matérialise par une marque de respect, à tout le moins apparent, de l’enseignant. En d’autres termes, nous dirions que le vouvoiement symbolise la conscience chez les élèves des potentiels apports des enseignants. Encore, que le respect (n’)est (qu’)une formalité nécessaire à l’avancement dans la hiérarchie sociale.

Cet intérêt pour l’avancement, s’il se manifeste, se traduira par des rapports polis et respectueux avec les enseignants, sans pour autant être nécessairement basés sur un respect profond de la personne de l’enseignant. En un cas où la volonté d’avancement serait virtuelle, c’est-à-dire non réalisée, ou même tout simplement absente, se confirmeraient les hypothèses de Béal (1989) concernant l’esprit contestataire de certains adolescents : ils n’ont, momentanément, rien à faire de l’avancement social, et agissent en conséquence en n’actualisant pas la formalité de respect.

Quoi qu’il en soit, l’attitude adoptée par l’adolescent a des effets sur chaque pronom d’adresse prononcé, qui constitue en soi un acte d’identité, sociologiquement et psychologiquement défini, et déterminé par ailleurs par le jugement qu’il se fait de son interlocuteur. Devant un enseignant, l’adolescent sait – ou suppose de – ce que ce dernier peut lui apporter. Devant un inconnu, les facteurs de tenue vestimentaire, de posture, de comportement, etc., prendront une importance plus grande, parce qu’ils constituent les probables signifiants (au sens saussurien) de l’attitude (le signifié) de l’interlocuteur à l’égard de l’adolescent, attitude elle-même signe d’une potentielle aide ou nuisance dans l’avancement social de l’individu.

Conclusion

 

Qu’ils soient supportés par une sémantique du pouvoir ou une sémantique de la solidarité, qu’ils relèvent d’un processus de distanciation sociale ou de facteurs plus circonstanciels (et superficiels), les différents usages des pronoms de deuxième personne en langue française n’ont pas fini de révéler quelques secrets-surprises. Les études portant sur les alternances « tu » / « vous », bien que débutées dans les années 1960, n’ont pas jusqu’ici donné de très probantes conclusions, conséquence du flou sémantique évolutif (!) entourant ces pronoms.

En ce qui concerne la corrélation à établir entre vouvoiement et respect, nous persistons dans l’idée qu’elle ne saurait être absolue, mais ne doutons pas néanmoins de sa réalité, fut-elle indirecte. Utiliser le vouvoiement, même par formalité, est signe de respect : que ce soit l’interlocuteur ou le système d’usages sociolinguistiques, sociopolitiques, ou strictement sociaux, quelque chose est respecté, et cela se matérialise notamment à l’égard des enseignants de plusieurs institutions d’enseignement.

Ça ne signifie aucunement que le vouvoiement soit une marque de déférence ou de respect intrinsèque de la personne. À l’inverse, et plus important encore, le tutoiement ne saurait être considéré comme une marque d’irrespect envers une personne.

 

Bibliographie

 

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