Un mardi

Un mardi. Il pleut. Il pleuvra toujours dans cette histoire. Le Québec est un pays pluvieux. Un pays gris. Le lieu de quelques arcs-en-ciel, de quelques routes éclatantes sous la pluie, surtout le lieu de la stratosphère opaque. N’en découlent que des images lourdes. Que des déceptions froides. Aucune sueur. Une proximité entre automates hyperréalistes toujours divisée par des brises fraîches. Des feux d’artifice qui éclatent au raz le sol. Des pétards mouillés.

Ici, on se grise aux champignons qui se forment dans l’humidité des murs, qui enveniment l’air. On est drogué au quotidien. On est asservi au guichetier du métro, aliéné par le bruit sourd des dix-roues. On se déplace, tête inclinée, pour affronter les hordes d’eau. Cela devient une habitude. On ne marche plus, dès vingt ans, qu’en fixant du regard le bout de ses chaussures. La routine nous permet d’éviter les obstacles. Poteau, à gauche. Feu de circulation. Rouge. Vingt-quatre secondes. Huit voitures, les mêmes qu’hier. Il est six heures dix-sept.

De l’autre côté de la rue, l’homme au grand manteau noir sort de chez lui, se retourne, verrouille la porte, vérifie. Il ramasse son journal, ancre bien son chapeau, descend les marches, puis disparaît dans la ruelle sous le regard d’une voisine qui l’observe de sa fenêtre sans rideau. Elle m’aperçoit, disparaît hors du cadre. Six heures dix-huit. Feu de circulation au vert. L’autobus qui roule trop près de moi m’éclabousse le pantalon. Deux blasphèmes, un regard de glace vers la grosse bestiole métallique qui s’en va se repaître de passagers amorphes devant le café. Elle en dégobille deux : le patron du café et le concierge de l’école primaire située juste au-devant.

J’entre au dépanneur. Le journal. La Voix. J’achète toujours la Voix au dépanneur. Pas que j’aie une véritable préférence pour ce journal, de plus en plus populiste, mais leur graphisme est intéressant. Et il présente l’avantage de ne pas être abrutissant comme les tabloïds où on retrouve trois lignes de texte insipide pour une page de photographies haute résolution.
Le commis, type asiatique qui parle un français on ne peut plus québécois, me connaît bien. C’est-à-dire qu’il sait mon nom, et pour cette raison, considère qu’il peut me raconter sa vie et celle du quartier.

– Maxime! Ça va? Tu ne devineras jamais ce qui est arrivé hier !

– Madame Forget qui a gagné au loto? Je demande pour la forme, sans trop d’intérêt. Étrangement, il a l’air déçu de ma réponse.

– Comment tu sais?

– Peut-être parce qu’elle échange compulsivement toute sa monnaie contre des billets et qu’il ne se passe rien de trop excitant ici, en général.

– Ça aurait pu être un hold-up ou un début d’incendie, je ne sais pas… À l’entendre, j’ai gâché sa journée. J’en aurais honte, si j’arrivais à m’expliquer qu’un gars potentiellement intelligent comme lui passe ses journées à moisir derrière un comptoir de dépanneur à échanger des futilités avec des clients un peu con, comme moi. Il se ressaisit et poinçonne le prix du journal sur sa caisse enregistreuse. Un dollar, s’te plait.

– Ça a monté?

– Cinq cents de plus, je ne pense pas que ça fasse un trop gros trou dans ton budget. Vraisemblablement, je l’ai vexé. Pourquoi tu ne t’abonnes pas, de toute façon? Il a raison. Je devrais m’abonner. Ça me coûterait moins cher. Une femme m’a appelé récemment pour me proposer un rabais avantageux. J’ai refusé. Je sais pertinemment que je ne m’abonne pas parce que ça représente un engagement, et que je ne veux rien savoir d’aucune forme d’engagement, même si le journal fait partie de ma routine. En fait, c’est précisément parce que la lecture de la Voix est inscrite dans mes habitudes que je refuse de m’abonner. Il est plus aisé de quitter la routine quand rien ne nous y lie.

Je ne suis pas certain que mon ami chinois comprendrait le raisonnement. Pas qu’il soit idiot, seulement, il vit dans une illusion simpliste où il suffit de résilier l’abonnement quand on n’en veut plus.

La réalité est beaucoup plus complexe.

2 réflexions sur « Un mardi »

  1. Ah! non! Je suis victime de mes canadianismes…

    2. N.m. Épicerie [généralement très petite] qui reste ouverte au-delà des heures d’ouverture des autres commerces.

    On n’y vend la plupart du temps que de la bière, des boissons gazeuses, des croustilles et autres friandises, des cloppes, et quelques rares aliments.

    Et des journaux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *