Un mardi II

La réalité, c’est qu’il y a des frais pour résilier un abonnement, un téléphone à faire, des explications à fournir au téléphoniste, de multiples dérangements dont on se passe aisément. La réalité c’est en fait que ce quotidien m’emmerde et que je ne vois pas comment je tolèrerais qu’on me le livre tous les matins, avant six heures, à ma porte. Je ne pense pas que j’accepterais un tel affront.

L’élection de tel candidat dans telle circonscription en élection complémentaire, la démission de tel PDG, la découverte du cadavre de tel employé de tel supermarché, sur telle rue, pour telle raison, que tel policier explicite à tel journaliste médiocre engagé par tel directeur de production depuis que tel propriétaire d’empire médiatique a mis la main sur tel autre journal, faisant de la publicité croisée en partenariat avec tel restaurant, ce que décrie dans les pages d’opinion tel citoyen tellement vexé.

Tout ça pour un résultat assez médiocre, c’est-à-dire un papier qui, une fois replié sur lui-même plusieurs fois, ne forme pas même un rouleau assez volumineux pour effrayer un schnauzer. Je sors du dépanneur en taisant toutes ces considérations, et j’envoie valser la Voix dans la poubelle de rue.

Des pas qui accourent vers moi. C’est Éric. Il me salue d’une embrassade comme lui seul sait en faire. Léchage de la joue droite lorsque je me penche vers lui. Éric est le seul des clients du café à agir aussi familièrement. Le seul à ne jamais payer. Et le seul qui soit toujours sur la terrasse, hiver comme été. J’ai souvent tenté de convaincre le patron de le laisser rentrer, arguant qu’il ne serait pas plus dérangeant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

« Ce salopard de chien rentrera ici quand sa propriétaire daignera se montrer avec lui! »

La mère de Fannie-Claude a emménagé dans un foyer pour personnes âgées quelque temps après la rupture de sa fille et de son gendre. Des raisons nébuleuses. Peut-être une maladie incurable. L’amour filial. Ou l’honneur. Elle a laissé son petit logement à Fannie-Claude, l’assurant qu’elle pourrait vivre de l’héritage de son mari et des revenus du triplex. En échange, Fannie-Claude prend soin d’Éric, son schnauzer.

C’est-à-dire qu’elle le fait entrer le soir et le laisse sortir le matin, oubliant de le nourrir certains jours, ce dont la boule de poil ne semble pas trop se plaindre, toute affairée qu’elle est à jouer de la patte sur mon t-shirt, et de la langue sur ma figure. Il faudrait parfois que les chiens cessent d’aimer, comme les humains savent si bien le faire; qu’ils cessent, eux aussi, de fréquenter les cafés que leurs maîtres délaissent.

Une réflexion sur « Un mardi II »

  1. bien contente d’avoir découvert ce blog.
    S’il vous plait des textes, les jours suivants sont trop nébuleux pour moi.
    bien sur ça vous regarde

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