Éloïse et le vide

Lui faire l’amour équivalait pour lui à s’extraire du monde. C’était un moment de calme, de paisible volupté. Dire qu’il s’étendait peut-être trop aisément dans sa confortable intimité ne serait pas mentir, mais dans un soucis de vérité, on l’accuserait plutôt de s’être bassement vautré dans une luxure dérobée lâchement à celle qui l’aimait. Et que lui, que lui feignait d’aimer, par la parole qu’il savait manier avec tant de facilité, et qui lui servait si bien pour obtenir ce qu’il désirait tellement : le vide.

Avec elle, il se sentait vide, et enfin libre. Elle était une voilure dorée sur des mats rouillés. Elle était un décor doux à l’œil sur une vérité sordide et brute. Une peau de soie sur le squelette du monde, rugueux et pourri de l’intérieur. L’accessible trêve d’un interminable cauchemar.

Lorsque leurs deux corps s’enlaçaient, c’était toujours à la lumière tamisée de l’ampoule électrique. Oh! Mais cela n’avait certes rien à voir avec le romantisme du cinéma hollywoodien. Il avait la caresse paresseuse et le baiser sec. Chaque geste relevait de l’automatisme, comme la routine quotidienne du retour à la maison. Il soulevait sa robe comme on ouvre la porte. Il lui caressait la nuque comme on retire son manteau, le dos comme on s’appuie sur la patère, pour retirer ses chaussures comme il lui retirait ses chaussures. Et leurs gestes s’enchaînaient toujours pareillement, et leur plaisir était toujours aussi sommaire, aussi anodin que de s’asseoir dans le fauteuil pour lire dans le journal la suite des nouvelles de la veille, pour, enfin, s’assoupir, confortablement bras contre le corps, mains sur le ventre.

L’aspect british de sa vie se traduisait par une très britannique notion du plaisir. Comme un plum pudding, simple et efficace. Lui, comme quelques électrons épars, dans la matière optimiste qu’elle était. Il l’aimait, tous leurs atomes étant vaguement crochus. Il l’aimait, leurs êtres tendant à la neutralité, l’expression du vide. Il avait besoin de sa charge à elle autour de sa vie à lui. Il l’aimait comme un homme plein de vide est attiré par le plein de plein, pour former le rien.

C’était, il importe de le dire par soucis de chronologie, bien après qu’il eut quitté le Jardin. Bien après que la neige eut à nouveau tombé. Bien après que des vents glacés eurent tout frigorifié. Encore.

3 réflexions sur « Éloïse et le vide »

  1. «Il soulevait sa robe comme on ouvre la porte. Il lui caressait la nuque comme on retire son manteau, le dos comme on s’appuie sur la patère(…)»

    Qu’en termes exacts ses petits gestes du quotidiens devenus trop usés sont écrits.

    Encore une fois : dommage que tu n’écrives pas plus souvent.

  2. «…
    et l’on se sent glacé dans un lit de hasard
    et l’on se sent tout seul peut-être mais peinard
    et l’on se sent floué par les années perdues- alors vraiment
    avec le temps on n’aime plus»
    – Ferré

  3. Quel texte magnifique…
    J’appuie la motion de mamathilde: ton écriture délicieuse ne garnit pas assez souvent le gâteau mousse parfois bien mou de nos journées…
    Merci pour ce bon moment de lecture.
    Brigitte

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