Au temps en emporte le pécune.

Je fumais une cigarette sur le balcon du bureau tout en réfléchissant à ma productivité de la journée. Je me disais que le patron aurait bien de quoi se plaindre du fait que je dilapidais son argent en sortant fumer une fois l’heure pour cause de stress – comme si ça allait me calmer.

Puis j’ai été pris de panique. Le travail n’est pas le seul lieu où je consume les ressources. Où je brûle mon temps à petit feu. Ça m’a fait penser à mon mensonge de la dernière fois ; que j’allais vous parler de technologie et rapport au temps. Ou l’inverse. Quelle perte de temps!

Si l’on prend pour du cash le vieil adage de Franklin voulant que le temps soit de l’argent, je suis sacrément pauvre. Parce que du temps, je n’en trouve plus. Quelque part, là, entre un livre à lire, un à écrire et un à shipper UPS ground, une ou deux minutes, peut-être.

Qu’importe mes considérations « temporelles », élevons-nous vers de plus édifiants propos : le temps, c’est de l’argent. Ce que Franklin voulait dire est simple : « si en travaillant dix heures tu gagnes dix shillings, en ne travaillant que cinq heures, tu n’en gagneras bien que cinq. » Logique, me direz-vous ; tout notre système économique est basé là-dessus : move your body, earn money[1].

Mais si vous vous souvenez de la perspective de la relativité restreinte dont je vous ai parlé récemment, plus on bouge, moins on vieillit. Et si on vieillit moins, c’est que moins de temps a passé. En fait, c’est plutôt que comme votre vitesse de croisière personnelle se rapprochait de la vitesse maximale atteignable dans l’univers, la loi des proportions vous impose d’avoir eu, en fait, moins de « temps ». Et cela se passe pendant que le reste du monde continue de vieillir, c’est-à-dire de rentabiliser son temps, en en faisant de l’argent. Bordel, direz-vous, on se fait berner!

Oui. Le seul moyen d’éviter cela, c’est au contraire d’hiberner! De laisser les mécanismes travailler pour nous ; deux choix s’offriront alors. Soit vous privilégiez la machine pure (avec ses leviers et ses circuits imprimés), qui travaillera en votre lieu et place pendant que vous vous la coulez douce à vieillir à vitesse constante, tout en vous assurant richesse ; soit vous choisissez les mécanismes économiques en place pour effectuer des placements boursiers qui, si vous avez un peu de veine, croitront du fait que d’autres travaillent, et vieillissent, pendant que vous, vous continuez de vous la couler douce, immobiles au bord de la mer. Le choix n’est pas particulièrement difficile, parce qu’on s’en fout. L’important, c’est d’être immobile !

Ce serait une présomption douteuse que d’envisager cette conscience de la mécanique temporelle chez les gens d’affaire. Néanmoins, tous les paranoïaques savent bien que les présomptions les plus douteuses sont toujours les plus vraies, que les complots les plus farfelus sont les plus probables. Quoi qu’il en soit de cette conscience, les détenteurs d’actifs sont gagnants. (Pousserait-on l’audace jusqu’à dire qu’ils le sont davantage s’ils en sont inconscients, s’étant moins agité les neurones?). Et vous êtes perdants.

Dans une perspective un peu plus créatrice, remarquons que le temps machine est gagnant sur tous les points. Qu’importe la vitesse à laquelle une machine ou un mécanisme opère, son absence de finitude (parce que la guérison lui est plus facile qu’à nous ; remplacez donc une main plutôt qu’une cartouche d’encre, vous!) la garde jeune, et son activation nous fait vieillir, relativement à elle. Machine : 2 ; humain : 0.

Il y a donc plus d’un avantage à la maîtrise du téléchargement de l’individu (ce que vous appellerez sa conscience, mettons) dans un processeur. D’abord, ça vous assure la pérennité, ensuite, vous verrez – si tant est que vous ayez la perception-cartridge – les gens autour de vous vieillir plus rapidement, pour peu que vous vous activiez l’octet.

Maintenant, considérons ensemble quelle influence sur la création artistique peut avoir cette éternelle jeunesse de celui qui s’active. Il va de soi que ça bousille, et les justes eux-mêmes en seront offensés, toutes les conceptions du mercantilisme jusqu’ici énoncées. Évidemment, ça continuera d’assurer la pauvreté aux artistes les plus travaillants. Mais du reste?

(Qu’en) pensez-vous?


[1] … ou dans son équivalent plus peuple, « Move your ass and make some cash » .