Étudiant-e-s : la perception des médias

Les journaux montréalais ont-il traité équitablement les différents acteurs du mouvement étudiant du printemps 2012? Une étude produite par le Centre d’études sur les médias (CEM) de l’Université Laval montre que, comme les protagonistes du conflit le décriaient eux-mêmes, les quatre grands médias imprimés montréalais s’étaient montrés très partiaux, et majoritairement en défaveur des étudiants.

Révélée par Stéphane Baillargeon dans un article  publié ce samedi matin, l’étude présentée lors du plus récent congrès de la Fédération professionnnelle des journalistes du Québec fait état d’une polarisation des grands médias où son journal fait cavalier seul, se montrant nettement en faveur des étudiants.

Bien que peu étonnante, cette étude livre avec une méthodologie subjective mais respectant bel et bien des standards académiques un résultat qui tombe à point, alors que les professionnels de la FPJQ s’interrogent quant à l’importance de «rester crédible dans un monde polarisé». Il fallait d’ailleurs lire la bavure de Sophie Durocher de cette semaine pour se convaincre que le défi était loin d’être relevé, comme si le fait d’être un universitaire sur un panel d’invités discréditait d’emblée toute prise de position dans le cadre d’un débat

La couverture de l’étudiant hors-conflit

Quoi qu’il en soit, les organisateurs du congrès de la FPJQ semblent avoir esquivé un élément essentiel dans l’établissement de leur questionnement. S’il ne fait plus nul doute aujourd’hui que les médias racontent des histoires (story)[1] pour expliquer toute situation politique ou sociale, l’atelier proposé par la Fédération fait fi d’un des éléments fondamentaux de l’analyse d’une trame narrative, à savoir la situation initiale. Avant que ne survienne un point de rupture, enclenchant une succession de péripéties, il y a toujours un état des choses, lequel ici pourrait correspondre à la représentation favorable ou défavorable des étudiants (tout comme du gouvernement) avant le conflit.

Dans une perspective qui sort de la grève à proprement parler, la figure de l’étudiant est avant tout une figure sociale ; elle n’est pas exclusive à ce mouvement. C’est cette figure de l’étudiant que j’ai tâché de montrer lors d’une journée de réflexion présentée à l’UQAM par Figura le 28 juin dernier.

Pour y arriver, je me suis attardé à tous les articles contenant les déclinaisons du mot «étudiant», préalablement au mouvement, au cours de l’été et de l’automne 2011. J’avais donc recensé les articles allant environ d’avril jusqu’au 19 novembre 2011, soit jusqu’au weekend suivant la première grande manifestation de l’automne, ce qui m’a permis de répertorier tout près de 900 articles traitant d’étudiants, au sens large, dont j’ai retenu 92 titres plus susceptible de définir la figure étudiante qui m’intéresse.

Je vous recopie ici les résultats peut-être impressionnistes, mais non moins le fruit d’une enquête plutôt rigoureuse.

 

Le Journal de Montréal (11/approx70)

Peu enclin à s’intéresser à la communauté étudiante, dont on doit supposer qu’elle ne constitue vraisemblablement pas une part importante du lectorat, le Journal de Montréal a eu bien peu à dire sur les étudiants au cours de cette période. Des onze articles recensés, appartenant davantage à la grande famille des faits divers, soulignons celui-ci sur la tendance à ne pas obtenir de diplôme dans les délais prévus, intitulé «étudiants pas pressés», ou cet autre où on déplore que «la dépendance de certains étudiants à leur cellulaire devient de plus en plus difficile à gérer» dans les salles de classe, ce qui constitue «une plaie» qui serait «pire que la réforme elle-même».

D’ailleurs, celle-ci serait directement en cause dans l’augmentation des troubles d’apprentissage diagnostiqués selon un autre article qui laisse indirectement entendre que tous les nouveaux étudiants sont amochés, avec une introduction soulignant que «Si les enfants de la réforme performent mieux que prévu, ils représentent tout de même un casse-tête pour les cégeps…».

À l’approche de la grande manifestation du 10 novembre, on s’intéresse à ces étudiants «peu occupés» que sont les leaders étudiants, inscrits à peu de cours, mais pas à ceux qu’ils représentent, hormis un entrefilet signé Sarah-Maude Lefèvre, où on annonce que «près de 100 000 étudiants sècheront leurs cours en vue de peut-être participer à la manifestation».

Difficile, donc, d’établir une figure de l’étudiant qui émergerait de tels propos, malgré que l’approche quelque peu triviale du Journal laisse poindre le spectre de l’étudiant enfant-gâté aux multiples trouble de comportement, modelé par une nébuleuse dont le nom dit tout : la réforme.

Le Devoir (27/300)

Au Devoir, c’est autour de la discussion entourant le manifeste «pour un Québec Éduqué», où des enseignants du collégial déploraient l’octroi de diplômes au rabais que s’est cristallisée en cette année la figure des étudiants.

Quelques commentaires cinglants ou plus nuancés s’inscrivent directement dans les pages du quotidien, ou au cœur d’articles comme celui où Lisa-Marie Gervais note le propos d’une enseignante : «Je donne la note que l’étudiant mérite, mais effectivement, ça nous arrive d’avoir de la contestation de la part des étudiants. Ils vont souvent directement à la direction et elle les écoute.»

Ce à quoi des lettres d’opinion répondent: qu’« il est clair que de critiquer les étudiants évite de remettre en question plus largement la société dans laquelle ils évoluent.», comme le souligne Xavier Brouillette, professeur de philosophie désormais lui-même une figure de la grève.

Mais la question avait déjà été cernée : les étudiants sont des cancres, ayant un fort pouvoir de protestation.

Ensuite, les détracteurs d’un potentiel mouvement étudiant se sont faits prompts à commenter, précédant toute prise de position ou analyse journalistique, comme dans cette lettre de Bruno Falardeau où l’on décrie un «manque flagrant de rigueur intellectuelle, étalant un argumentaire défaillant», ainsi que «les jeunes d’une génération à même de se payer une voiture neuve ou un téléphone intelligent, de s’exiler dans la métropole pour devenir «cool et branché», de vivre en appartement dans la même ville que leurs parents ou encore de s’envoler pour les «tout inclus».

Il fallut attendre les sorties des fédérations étudiantes universitaires et collégiale, vers la mi-août, pour que l’on parle de l’endettement étudiant, ce qui devait permettre à l’éditorial de recentrer le débat, par la voix de Marie-Andrée Chouinard pour qui cela «n’a rien d’une plainte lancinante venue d’un lobby boudant le dégel des droits de scolarité. Non. Il s’agit plutôt d’un portrait qui confirme que la hausse annoncée peut modifier la composition sociale du corps étudiant.»

Les billets, lettres, analyses et descriptions d’actualité subséquents, même ceux traitant de la grande manifestation du 10 novembre, s’intéresseront donc davantage à ce sujet central des revendications des étudiants qu’à toute autre chose.

Cela inscrit donc la figure des étudiants dans la question plus vaste du surendettement québécois, et de la détermination dont font preuve les groupes sociaux, en sorte que la figure de l’étudiant en elle-même ne peut être perçue que comme un concept un peu éthéré, qui n’a pas d’incarnation propre dans la sphère sociale.

La Presse (54/500)

On remarque dans le «Plus grand quotidien français d’Amérique», une figure de l’étudiant qui se définit d’abord et avant tout par des articles de type magazine, par nature plus insidieux, mais qui attaquent la question un peu moins de front. Ainsi, hormis une réponse éditoriale de François Cardinal au manifeste évoqué précédemment, où il ne manque pas de parler d’une génération «d’enfants-rois devenus adultes», «habitués à ce que tous se plient en quatre devant eux» auxquels l’école doit néanmoins impérativement s’adapter, c’est surtout par le biais de conseils et de la couverture scientifique que se définit l’imaginaire entourant cette figure.

Un dossier de La Presse Affaires sur «la rentrée à crédit» fait état selon les dires mêmes de la FEUQ, d’un étudiant «vulnérable» très sensibles aux tactiques marketing visant à les faire souscrire au crédit privé des institutions financières. On ne manque pas de souligner en exergue que les étudiants sont «parfois dépensiers, souvent fauchés» et «inexpérimentés face au crédit», en se demandant s’ils sont «suffisamment protégés».

Dans la même édition, un article sous la plume de Paul Durivage qui vante les mérites d’une assurance domiciliaire débute ainsi : «Ordinateur portatif, cellulaire, iPod, l’étudiant moyen de niveau postsecondaire amorce l’année scolaire avec un trousseau déjà assez important pour justifier d’inclure dans ses préparatifs la souscription d’une assurance locataire pour remplacer tous ces précieux articles en cas de vol ou de dommages.»

Plus tard, quelques études sur la consommation d’alcool et de drogues chez les étudiants sont à l’origine d’articles tous plus inquiétants les uns que les autres, bien qu’on finisse généralement par reconnaître à demi-mots en fin d’article que les étudiants québécois échappent encore à ces pratiques.

Soulignant subséquemment un «concert d’appui» aux étudiants qui s’obstinent à militer contre la hausse droits de scolarité, une longue série de produits dérivés de ces opinions déjà établies s’ensuit jusqu’à l’approche de la manifestation du 10 novembre, où la «collaborations spéciales» d’Alain Dubuc fait figure d’éditorial dans un journal qui se refuse encore à se prononcer clairement.

L’éditorialiste déguisé parle alors d’une pratique ritualisée d’opposition à la hausse des droits de scolarité, pour des « étudiants et leurs familles [qui] ont droit à une panoplie de crédits et d’avantages fiscaux». Toutefois, étant donné qu’ils l’ignorent, il importerait d’y palier selon lui par une grande campagne d’information publique. Titre du papier «Du banal pas-dans-ma-cour».

De la figure étudiante on retient donc essentiellement une panoplie de propos connotés, mais rarement commentés, généralement mobilisés afin d’introduire un papier catastrophiste sur certaines mœurs des étudiants, allant de leur incapacité à gérer leurs priorités, leur argent, leur consommation et leur temps. Quant aux prises de position plus officielles du quotidien, elles s’intéressent à l’incapacité des étudiants à déterminer la valeur objective d’un diplôme universitaire.

La tentation est forte de dire que La Presse décrit les étudiants tout simplement comme des incapables.

 

Je me réserve du temps avant de commenter plus avant ces résultats, mais qu’il suffise de dire que dans un contexte où l’on se demande si les journalistes sont crédibles, il ne s’agit sans doute pas d’interroger les textes portant spécifiquement sur la grève étudiante pour obtenir une réponse valable.

Des différents ministres qui s’attendaient à devoir un jour ou l’autre affronter les étudiants jusqu’aux vendeurs d’assurances et de tout-inclus qui ne cherchent qu’à instiller l’idée que leur produit est tout dédié aux mêmes étudiants, de nombreux acteurs ont coulé des communiqués pendant des lustres avant que n’éclate le conflit. Communiqués que les journalistes et chroniqueurs de tout acabit se contentent d’observer d’un oeil froid – et surtout pressé – avant de rédiger des torchons pour vendre ces idées ou ces produits dans leur feuillet.

Or, les valeurs et idéologies qu’on scotche à qui que ce soit, en contexte médiatique, lui collent bel et bien à la peau. La construction des identités publiques est le fruit d’un travail rigoureux de salissage (ou d’encensement) par des adversaires (ou alliés) qui ont une totale mainmise sur le contenu rédactionnel de nos journaux; que des journalistes, l’air de ne pas y toucher, se demandent s’ils ont été crédibles dans la couverture d’un conflit est à la limite de l’incompétence.

C’est en amont, en décelant cet effort de diabolisation de l’adversaire qu’ils auraient pu se montrer crédibles.

[1] Voir à cet effet, en français, l’essai de Christian Salmon, Storytelling.