Haro sur l’intelligence.

Répondre au dernier billet de Lysiane Gagnon me vaudra sans aucun doute des accusations de perte de temps. C’est que le jeu de Don Quichotte est l’expression d’une servilité insidieuse en apparence contre-productive, dès lors que ce n’est plus le vent mais le moteur de l’économie triomphante qui fait tourner les pales du moulin… Ça ne devrait pas pour autant nous garder de séparer le bon grain de l’ivraie!

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Il est toujours affligeant de constater combien Gagnon et quelques uns de ses collègues de la grosse Presse aiment à se draper dans la critique de l’inculture et de l’anti-intellectualisme pour dénoncer avec le même manque de rigueur, le même efficace détournement de toutes les réalités, les «chronicailleux» de leurs concurrents médiatiques.

Ainsi Gagnon se livre dans un torchon du 8 décembre dernier à son nouveau jeu favori, broyer du carré rouge. Sous le couvert d’une dénonciation des compressions graves et potentiellement très néfastes imposées par le Parti Québécois aux universités, l’éditorialiste évite l’argumentation sur le fond en se rabattant sur les étudiants et le bon peuple ignare, qui prétendument se livrent à des «préjugés primaires contre les universités».

D’abord, les causes; ensuite les conséquences. Ce qui semble avoir mis Gagnon hors de ses gonds – à supposer qu’elle s’y soit déjà tenue droite afin que s’ouvrent sans grincement les portes des esprits -, ce serait l’apparente désinvolture avec laquelle les «leaders étudiants» auraient reçu la nouvelle des compressions susmentionnées. Ce qu’on lit en sous-texte, c’est plutôt une allergie sévère à toute prise de position, de qui que ce soit, hors du paradigme économico-élitiste.

ÉGALITÉ N’ÉGALE PAS PQ

Ainsi, sans même annoncer l’objet de sa colère, Gagnon se livre à une charge contre «l’égalitarisme primaire», en se gardant bien de dire où elle l’a vu passer récemment, si ce n’est dans ses propres réminiscences de «ces rangs dans les campagnes anciennes où toutes les habitations étaient à la même hauteur, et leurs habitants, soumis au même labeur et aux mêmes gratifications». Non sans évoquer ces habitations des pays communistes auxquels elle aime bien assimiler les organisations étudiantes, l’image trouve toutefois bien mal sa pertinence dans un contexte où les associations ne défendent en rien l’égalité des résultats mais l’égalité des chances d’accéder aux milieux d’enseignement supérieur. Et la métaphore a en plus de quoi nous laisser pantois si on réfère à l’adage populaire voulant que les administrations soviétiques aient été maîtres dans l’art de justifier que certains soient «plus égaux que d’autres», et celui de craindre leurs intellectuels…

Voilà une posture bien paradoxale, alors que les principales organisations étudiantes nationales prônent une plus grande accessibilité à des institutions supposées former… des intellectuels! Mais la position devient tout simplement intenable lorsqu’on s’attarde aux positions de la «ô si radicale» ASSÉ, qui lutte contre l’inféodation desdites institutions aux diktats du marché du travail, refusant qu’elles soient réduites à de simples lieux d’acquisition de compétences utiles, y privilégiant une perspective humaniste dans laquelle elles sont des lieux d’échange, de réflexion libre et non subsumée au marché économique.

Certes, on comprend que la réduction des investissements publics en matière de recherche rende les milieux d’enseignement encore plus tributaires de la bonne volonté (lire: de l’opportunisme) des grandes entreprises, pour lesquelles les universités représentent un bassin infini de cheap labor en R&D. La décision qui favorise cette vision du milieu universitaire a d’ailleurs été dénoncée par l’ASSÉ qui blâme le PQ de voir en « la logique du mal financement […] une excuse pour cesser d’investir en éducation supérieure ». Voilà qui relève bien l’essence du problème : le PQ se sert désormais du combat étudiant pour justifier la poursuite du travail de son décrié prédécesseur.

L’adéquation posée entre «les carrés rouges» et le gouvernement péquiste ne peut dès lors que paraître abjecte, et c’est sans mentionner les positions non partisanes, quoique très méfiantes envers le PQ, de la CLASSE qui initia la vague ayant porté tout le mouvement étudiant.

Cela devrait-il empêcher Gagnon d’imputer les deux plus récentes coupures en matière de recherche universitaire aux tractations des étudiants? Absolument pas. À quoi bon s’empêtrer de la réalité? On pourrait même aller jusqu’à insinuer, à ce compte, que «l’idéologie infantile et bornée» des étudiants provient de ce que «l’école refus[e] d’évaluer les élèves pour leur éviter le choc d’apprendre qu’il y a, dans la classe, de meilleurs qu’eux.»

DES RÉFORMES ET DES CHIFFRES.

Que nous sert donc, à nous universitaires, d’établir des faits s’il suffit de mobiliser l’épouvantail de la réforme pour rappeler à tous combien nous ne savons pas réfléchir, et encore moins reconnaître la valeur d’une réussite, incapables que nous sommes de nous comparer entre nous.

On pourrait répondre à cela que le renouveau pédagogique, loin d’éviter l’évaluation, tendait à la rendre plus juste et plus adéquate. Ainsi, il ne s’y agissait plus de compter les fautes d’orthographe dans un texte d’opinion pour accorder à son auteur les 82% que vaudrait un texte peu convaincant au vocabulaire pauvre mais correctement rédigé, et 78% à celui d’un texte au style incisif, digne d’un pamphlet politique, mais faisant montre d’une mauvaise compréhension de l’accord des participes passés. Plutôt, le renouveau pédagogique enjoignait l’enseignant de préciser au premier élève comment apprendre à s’exprimer, à l’autre, comment apprendre à écrire. Le tout en vue de passer au niveau supérieur, mais aussi d’être un citoyen fonctionnel et minimalement cultivé.

Cela s’appelle l’enseignement différencié, et cela mise précisément sur les forces et les faiblesses de tout un chacun. Qui plus est, la mise en interaction de l’un et l’autre devait favoriser une émulation réelle, où chacun était amené à constater ses faiblesses au regard des réussites d’autrui.

Toutefois, personne ne s’est aperçu que ces méthodes n’avaient jamais eu cours, la majorité de la population québécoise ayant déjà décroché de l’interminable conversation à ce sujet lorsque le gouvernement libéral a rétabli les anciennes méthodes d’évaluation, jugeant qu’il était préférable de vous dire que vous écrivez bien à 59%. Les chiffres sont plus parlants pour le vrai monde.

D’ailleurs, causant chiffres, j’avancerais que Gagnon aurait tout intérêt à réviser les siens la prochaine fois qu’elle souhaitera faire porter l’odieux d’une prise de position étudiante aux communistes-gauchistes du PQ qui auraient terni tout le système éducatif québécois avec leur maudite réforme. Ça lui permettra de constater que l’évaluation chiffrée est encore bien vivante, la compétition entre les élèves bien vive – en témoignent les «chiffres» sur la dépression chez les adolescents – et, surtout, que les «enfants de la réforme» qu’elle aime bien ridiculiser ont fait leur entrée à l’université… il y a cinq semaines.

S’il avait fallu que la réforme soit d’un égalitarisme digne des écoles soviétiques, elle n’aurait donc pas pour autant eu grand impact sur les positions de la FEUQ ou de l’ASSÉ…

DE L’ANTI-INTELLECTUALISME?

Je n’aurais pas tant à redire sur ce texte si son auteure s’était contentée de vilipender le parti québécois pour ce qui paraît être une bien mauvaise décision. Répétons-le, toute coupure en milieu universitaire contribue à transformer les institutions en des outils économiques, annihilant leurs objectifs plus proprement civilisationnels, fondés sur la perpétuation de la connaissance, de la réflexion et de l’esprit critique.

Sont-ce cependant les étudiants qui sont à blâmer, eux qui voudraient maintenir cette vocation, ou le prétendu impératif de la mise à profit immédiate d’organisations vouées à ce qui se fait lentement? De la même manière, suffit-il de laisser entendre qu’il est impossible de revoir les engagements financiers de ces organisations envers ses «diplomates», ses recteurs et autres structures organisationnelles incarnées par des citoyens incroyablement rémunérés, ou faut-il aussi mentionner que «la réalité pourtant incontestable du sous-financement des universités» découle d’engagements qui sont le fait d’un gouvernement qui souhaitait les assujettir au Québec Inc.?

L’insulte se fait plus particulièrement grossière lorsque tous ces non-dits révèlent une réalité bien plus complexe, à laquelle ont réfléchi des étudiants, des professeurs, des chercheurs qui constituent la plus grande part de la communauté universitaire, celle-là même qu’elle prétend défendre.

En alléguant que cette communauté ne valorise qu’«un service directement destiné à leurs précieuses petites personnes», en méprisant son effort de réflexion, en dénigrant son jugement, Gagnon ne nous livre en fait rien de moins qu’une «incontestable» démonstration de ce que c’est que l’anti-intellectualisme.