Sur l’éducation, encore

Ceci est une réponse à Monsieur/Madame l’Anonyme «out», qui avait commenté un texte de KafKaDan, que vous pouvez lire ici : Un cours parmi tant d’autres

Je pense qu’il est nécessaire de lire les autres textes avant celui-ci.


Vous aimez Camus?
«Créer, c’est vivre deux fois»
«Créer, c’est aussi donner une forme à son destin»
«La bêtise insiste toujours.» (suis-je bête!)

Permettez-moi d’être un peu lâche et de répondre, point par point, à vos remarques. Au fond, ça nous aidera peut-être à nous comprendre plus aisément.

Votre première assertion m’inquiète: «Je crois bien que nous [ne] nous entendrons jamais». Pour ma part, je suis bien ouvert à ce que nous réfléchissions ensemble sur nos idées, quitte à les revoir. L’êtes-vous?

«vous avez une conception relativiste de la connaissance». Non. Les choses sont, et on les connait ou non. Ce qu’il FAUT connaître? Tout. Mais c’est chose impossible, et les expériences individuelles n’ont pas toutes la même forme. En conséquence de cela, il ne peut appartenir qu’à chacun, individuellement, de décider de ce qu’il juge bien ou mal, si de telles notions existent vraiment. Cela selon son expérience propre. La mienne est restreinte, vu mon âge. De ce fait, je ne saurais décider que ce que je choisis d’enseigner est tout ce qu’il faut savoir (sur un sujet précis, disons). Je ne suis pas disciple d’Érasme. Pas pour rien que je vous parlais de Rabelais.

La liberté de discussion? Non, vous ne la niez pas. La restreignez à «un cadre défini». Cadre qui inclut l’enseignant? Je suppose. C’est lui faire peu confiance que de penser qu’il ne sera pas en mesure de transformer la «contestation subversive» en doute méthodologique. Remise en question par les élèves, justification par l’enseignant. Et voilà un méta-apprentissage. Étape 1 de l’Apprendre à apprendre : Savoir pourquoi on apprend. Encore ce fouttu Rabelais.

Obéissance et soumission. L’ordre, s’il n’est pas établi et choisi par la société qui y obéit, la soumet à l’autorité. La microsociété que représente la classe peut choisir ses normes. Si l’enseignant est bon, il saura expliquer les raisons de ce qu’il propose, et si tous sont de bonne foi, l’enseignement suivra son cours. Du Contrat Social appliqué au collégial. Mais vous me répondrez peut-être par l’Émile. Quel âge, quelle capacité de compréhension? Pas encore celle d’un collégien. exit.

Votre école n’est pas plus vieille que la mienne. Tout au plus, elle est dominante depuis l’Antiquité. L’Homme a d’abord appris par l’expérience, la discussion et la confrontation. Les premiers savoirs se sont acquis par des «élèves» étudiant la nature et non alignés devant un enseignant… Par ailleurs en associant «mon école» aux années soixante-dix, vous oubliez les universités médiévales dont plusieurs étaient administrées par les étudiants, qui choisissaient leurs apprentissages et leurs enseignants (la première étant Bologne en 1190), vous oubliez Pestalozzi (1746-1827) et la liberté à l’élève, Parker, Dewey, Neill (XIXe siècle), sans parler de nombreux philosophes, qui avant les pédagogues s’occupaient de suggérer des normes en éducation. Plusieurs de ces écoles qui ressemblent à «la mienne» ont réussi. Ont aussi souvent été fermées par l’Église, normative, restrictive, qui croyait en une Connaissance limitée et une Foi illimitée.

Innovation, dans la société dans laquelle on vit, c’est précisément éviter de penser que cette notion n’est propre qu’à la gestion économique et à la technologie électronique. J’entends par innovation l’introduction ou la RÉ-introduction d’idées nouvelles ou insuffisamment explorées. Comment juger? En comparant. L’étudiant qui pense innover en se comparant se heurtera invariablement à un fait bien humiliant : des plétores d’individus ont pensé, dit et créé comme eux. Voilà une conscience qu’il aura acquise lui-même, qu’il comprendra. Qu’il n’apprendra pas par coeur. L’humilité ne s’enseigne pas. Ça se développe. À quoi servent les cours de création littéraire? Peut-être à faire comprendre à l’étudiant qu’il n’est pas seul, qu’il n’est pas réellement original, mais qu’il n’est pas vain d’essayer.

Et pourquoi je juge qu’il n’est pas vain d’essayer? Parce que notre société se borne à ne plus évoluer. Se borne à considérer que l’économie est la maîtresse de tous les Hommes et qu’ils ne peuvent coucher qu’avec elle. Effleurer par mégarde le rêve, flirter avec les humains, embrasser l’environnement, et se four(voy)er avec l’économie. Mon humble avis. D’aucuns diront que, sans argent, on ne peut même pas manger. Revisitez donc les schtroumfphs. C’est ça, l’innovation. C’est croire assez à ce qui n’est pas commun pour en publier trente-deux albums. Mais ce n’est qu’une bédé pour enfants!!! Vraiment? L’amour, la générosité, la conciliation, le végétarisme, le refus de l’argent, de la haine profonde, de la corruption, la crainte du grand méchant magicien raté dominateur, le tout sous l’oeil attentif et bienveillant du vieillard conseiller, ce n’est que pour les enfants?

Mais réconcilions donc nos pensées; je ne crois pas que ce soit impossible. Les étudiants manquent de bonne foi. Une discipline à être instaurée dans nos collèges et universités, impliquant certes certaines contraintes, et décisions prises unilatéralement. Que les jeunes s’établissent dans un mouvement de continuité, oui, et que ce mouvement soit perpétué par l’innovation. Réinvestissement des acquis du passé dans l’étudiant, fructification, nouveaux investissements, etc. Tout à fait d’accord.

Quelques bémols:

«Ceci présuppose qu’il y a une autorité». Autorité? Je dirais ressource. Personne détentrice de certaines connaissances que l’élève n’a pas. N’oublions jamais que l’élève a lui aussi des connaissances que l’enseignant n’a pas. Qu’en cela, l’enseignant ne peut définir et décider à lui seul de ce qui est beau. (Aucun philosophe n’a d’ailleurs pu statuer sans détracteurs sur la nature du beau) Le grand, c’est la voix de la majorité qui le définit. Le fort, c’est l’union des individualités qui le forme. Un héritage civilisationnel qui mérite d’être aimé et admiré, certes, parce qu’il est à notre origine. Comme on aime son père parce qu’il est père, qu’on provient de lui, cependant qu’on ne posera pas nécessairement nos pieds dans ses pas.

« Quand on admire, c’est qu’on conçoit qu’il y a quelque chose de plus haut que nous». De plus haut? De plus grand, si. D’insaisissable dans sa totalité, même. De plus expérimenté, aussi. Si vous entendez hauteur ainsi, va. Sinon, il me semble que ce soit légèrement mystique; nous serions alors irréconciliables, sur ce plan, je l’admets. À ça — pardonnez-moi — je suis fermé. 🙂

Maintenant, je suis curieux de connaître votre avis sur ces explications. Sincèrement. Cela dit, je ne tiens pas à entendre ce que vous pouvez penser de moi, par exemple que je suis un jeune idéaliste et que mes idées changeront avec l’expérience. D’abord parce que — au risque de me répéter — mon expérience ne sera pas la vôtre. Ensuite parce que ce vous feriez de moi, comme de plusieurs, un symbole de la stagnation. Et ça me mènerait directement au suicide. 😉


D’autres beautiful lies pour ceux qui n’en ont pas marre.

3 réflexions sur « Sur l’éducation, encore »

  1. Diantre ! Je ne pensais pas susciter une telle réflexion… et j’avoue que ma réflexion sur la pédagogie (même si j’enseigne dpeuis huit au collégial) est beaucoup moins poussée que la vôtre ! Je l’ai dit ailleurs, les profs n’ont pas le temps de penser pédagogie : trop de paperasses et de réunions !
    Grosso modo par contre, ma compréhension instinctive du rôle de l’enseignant rejoint pas mal celui que vous décrivez.
    Je suis une ressource, un guide.
    Une autorité ? Pas sûr.
    Un phare critique, peut-être davantage.
    Je découvre votre blogue ; j’explorerai bientôt plus à fond.

  2. (Après avoir lu la note de M. JP sur son blogue, qui n’autorise pas les commentaires anonymes…)

    Pas grand chose à rajouter, M. JP.

    Je suis encore plus convaincu que nous nous entendrons jamais, et je le redis, quitte à passer pour un réactionnaire, un exclusif, un fermé d’esprit. Depuis le début des temps, cette tactique fonctionne, vous pouvez donc continuer de l’employer. Les libéraux canadiens font la même chose avec les nationalistes québécois…

    Je crois toujours, même si vous dites le contraire, que vous avez une conception relativiste de la connaissance. Tout votre argumentaire y trouve son fondement.

    Je crois toujours qu’un atelier de création au cégep est, justement, le dernier endroit où un étudiant peut comprendre qu’il n’est pas seul. Ce n’est pas là que l’humilité, telle que je l’entends, c’est-à-dire comme condition à l’admiration, peut se développer. Dans ces cours, il n’admire rien d’autre que lui-même, même quand les autres lisent leurs textes. Il ne peut guère se comparer puisqu’il n’a pas encore assez lu et étudié les grands auteurs qui l’ont précédé. Il ne s’agit pas de se comparer à ces auteurs pour « innover » (chose pratiquement impossible), mais pour apprendre de leur langue, de leur style, de leur clarté de pensée. Se comparer aux autres de la classe ? Mais ils sont identiques ! Ils sont tous à la recherche d’une image qui n’existe pas encore.

    Vous n’admettez pas l’autorité du professeur, ni le rapport inégalitaire entre lui et ses étudiants, ni la non-originalité foncière des jeunes sur le plan intellectuel, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient, sur le plan émotif et personnel, sans richesse particulière. Leur vie intérieure, ce n’est pas mon affaire, j’essaie de les doter d’une structure intellectuelle et morale, de ne pas en faire des analphabètes fonctionnels au coeur débordant de bons sentiments. L’école classique n’est pas toute la vie, et elle ne sape pas les bienfaits de l’expérience ; au contraire, elle instaure, par son autorité, la possibilité d’une clandestinité dans ses marges, d’une part de mystère, de ténèbres, d’étrangeté, que l’étudiant, dans votre système, est plutôt appelé à « exprimer avec ses mots » dans l’agora de la classe, sous la lumière crue des néons.

    Je ne crois pas possibles la liberté et la souveraineté dans le système constructiviste que vous défendez, désolé.

    Je vous souhaite bonne route.

    – L’anonyme « out »

  3. De quelle «tactique» parlez-vous? Celle de vous faire passer pour un fermé d’esprit? C’est vous qui en parlez, maintenant. Pour ma part, je voulais seulement vérifier, savoir si vous étiez véritablement ouvert au dialogue ou si vous cherchiez à anéantir mes idées. Vous l’avez vu comme une attaque.

    Cela étant dit, vous faites bien d’être aussi intransigeant. À soupçonner toujours la mauvaise foi, on l’engendre. Et vous perdriez rapidement le contrôle si vous deviez laisser vos étudiants s’exprimer contre vous.

    Fouettez, monsieur, madame, fouettez. L’arme a fait ses preuves dans l’histoire…

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