Un paradoxe de l’industrie télévisuelle

C’est jour de fête aujourd’hui pour l’industrie télévisuelle québécoise! Chaque année, le gala des Prix Gémeaux récompense le meilleur de notre télé, du documentaire à la fiction, de la recherche à l’interprétation, en passant notamment par le son et le maquillage. Il y a, en apparence, de quoi se réjouir pour l’ensemble du milieu, d’autant que cette trentième édition du gala prend place après que plusieurs querelles des dernières années aient pris fin.

L’industrie présente cependant un important paradoxe que mon métier et ma sensibilité propre me font paraître évident, et qu’il me semble pertinent de souligner: l’absence de reconnaissance pour les stratégies de communication numérique.

Le milieu télévisuel, ce n’est plus un secret, est en profonde mutation. Des cord-cutters adeptes de Netflix aux gens qui se désintéressent purement et simplement de toute production télévisuelle, des coupes drastiques du financement public aux impératifs de rapidité et de réactivité, beaucoup de repères disparaissent, et il semble nécessaire, quoique souvent désolant, que le milieu se réinvente.

Les enregistreurs numériques personnels et le rattrapage web continuent année après année de réduire l’importance du rendez-vous télévisuel où des centaines de milliers de téléspectateurs se retrouvaient au même moment devant leur petit écran, disponibles pour recevoir la même publicité en même temps. Elle parait révolue, la belle époque de la Petite Vie et de l’Heure JMP, quand des centaines de milliers de consommateurs s’émerveillaient de l’inventivité de Monsieur B. dans les publicités de Bell Canada.

Fait intéressant, l’avènement du numérique devait aussi permettre l’entrée en scène de la social TV, l’un des derniers remparts contre l’amenuisement de la cote d’écoute live. En encourageant la conversation en direct dans les médias sociaux, les producteurs et télédiffuseurs misent sur le sentiment de communauté qui se développe entre téléspectateurs connectés pour favoriser l’adoption de rendez-vous télévisuels, voire pour rallier de nouveaux téléspectateurs.

Et ce n’est pas un hasard, lorsque cela fonctionne! Des gens — j’en connais plusieurs, et j’en suis moi-même — travaillent d’arrache-pied à stimuler l’intérêt pour la discussion, et le fait de s’asseoir à un moment précis – en même temps que tout le monde – devant la télé, tablette ou téléphone cellulaire à la main, pour prendre part à la conversation, et parfois même pour prendre part à l’émission elle-même!

Dans ces circonstances, il semble étonnant, et même navrant, que les Prix Gémeaux de l’ACCT, qui font eux-mêmes des médias sociaux un volet important de leur stratégie marketing, limitent leur volet «Médias numériques» aux seules productions (émissions webdiffusées ou applications et sites internet). Alors qu’un gala des artisans récompense, à très juste titre, plusieurs créateurs et professionnels qui rendent la télévision possible, en travaillant l’image, le son, le contenu, le casting, n’est-il pas surprenant qu’elle ignore si savamment un des métiers qui contribuent à la dynamiser et à la rendre participative?

Cela peut relever simplement d’un délai normal avant que l’industrie prenne acte de certaines mutations de la télévision, et de son inscription dans le champ social. Cela pourrait cependant découler, et c’est ma crainte, d’un plus simple encore désintérêt pour l’apport des médias numériques, et de leur usage adéquat, comme condition de présence d’une large part du public sans qui la télé elle-même n’aurait bientôt plus même de raison d’être.

Cela étant, je salue bien bas l’ensemble des producteurs, artistes et artisans qui font de notre télévision, dans un contexte pourtant difficile, une excellente télévision.

Bon gala des Prix Gémeaux!