Caulfield

C’est un enfant, qui vole… Allongé, nu, dans un long corridor, un trop long couloir pour sa taille à lui. Nu, ne restant de la vie sur lui que quelque peu d’une chaleur que lui offrent des draps de coton, blancs, il erre. L’espace autour de lui est un tumulte plaintif qui se répercute dans tous les sens, sur toutes les surfaces, et au travers des draps blancs, sur son corps frêle, qui frémit à tout instant. Des pas battent les dalles humides : on n’accourt pas vers lui, on passe. On circule. On effectue des cercles, concentriques, jusqu’à ne plus tourner que sur soi-même : on se questionne : « Saloperie de dossier, où j’ai mis ça? » On s’extériorise.

L’enfant referme délicatement ses ailes, se redépose sur sa civière, bien ancré. Les mains fermées sur les draps blancs, le regard fixé entre le plafond et lui, il écoute. Le temps qui claque; l’odeur qui en ruisselant s’éventre et hurle de douleur. Et les gens. On court. On marche. Plus loin, là, au bout, près de la porte, on meurt. Cela, se fait en silence. Lui ne mourra pas. Pas maintenant. De petites abeilles volent en lui, et parfois, souvent en fait, elles le piquent. Alors il voudrait hurler, mais il n’y a que sa tête qui se recule un peu, et bien que sa gorge soit libre, que l’air circule entre ses dents, il n’y a rien qui sorte. Au mieux, il tousse, légèrement, ou soupire. Alors il s’envole lui aussi. Il n’a pas peur quand il vole, ni mal. Seulement alors il n’écoute plus. C’est comme ça qu’il ne mourra pas.

Voler ne l’épuise pas. Mais chaque atterrissage le fait souffrir davantage. Les abeilles, jalouses, virevoltent, s’emportent, et enfoncent leur dard, leur venin, plus d’une fois dirait-on. Cela, le fatigue.

De tout ce qui s’agite, autour et au-dedans de lui, il comprend si peu. Mais il ressent. Le mal, la vitesse, l’indifférence, l’absence. Le silence lointain du soir, et la pénombre de la douce apocalypse, l’impersonnalité de l’Urgence, l’inhumanité du mal qui l’habite. Ses parents ne viendront pas, ne le réconforteront pas. Ils sont morts.

– Tu sais, dit-il, lorsque je serai grand, je serai médecin. Et un peu pompier aussi, même cuisinier. C’est ainsi qu’il s’adresse au brancard, sous lui, ce vieux sage qui en a vu d’autres. Comme ça je vais pouvoir soigner les gens et éteindre le feu qu’ils ont dedans, avec du pâté chinois.
– …
Sa mère s’est suicidée, quelques années plus tôt, à peu près au moment où une cirrhose emportait son père.
– Maman, tu sais, c’est sa vie qui était malade. Peut-être que les médecins ils peuvent rien faire quand c’est la vie. Papa, c’était sa foi, alors ils auraient pu le soigner mais c’est parce que ça a été trop long avant qu’ils s’en rendent compte.
Le brancard est d’une écoute attentive. Il n’a rien d’autre à faire. Quand les abeilles viennent, ou que l’enfant s’envole, il reste là. Bien en place. Disposé à recevoir la vie, les souffles difficiles. C’est un vieillard songeur, qui cause peu.

Cette nuit, la lutte est féroce. Le brancard grinche. Il supporte une vie mouvementée. L’enfant veut vivre. Dans toute son impuissance, il se débat, affronte des ruches entières, il veut être grand, et ignore qu’il ne le sera jamais. Les enfants comme lui ne vieillissent pas, ils ne peuvent que mourir. L’enfant est atteint d’une fatalité incurable, une souche humaine du plus dangereux virus. Il n’en sait rien. Il ne sait pas combien tous ces combats se répéteront, combien la perpétuité est longue, il ne sait rien de l’éternité d’un espoir qui ne se concrétise jamais. Nu, recroquevillé, chaud, souffrant, hallucinant son envol sur une plage de galets rouges, le cœur pendant, avec ses entrailles qui se dispersent et frottent contre chaque imperfection du monde. Il a mal. Il sait qu’il a mal. Chaque pierre du sol pénètre une partie de sa vie, s’incruste, fait gicler le sang. Il se tord, se broie; des nuées rougeâtres ruissellent sur le sol.

Les draps se flétrissent, le sang et le pus se répandent, caillent, tout est taché de la guerre d’espoir. Sur le front un enfant, quelques abeilles, et une vie qui fuit, qui fuit rouge partout, sur les dalles sèches, les carreaux chlorés et les bocaux de cotons-tiges. La nuit éclate en sanglots, pleure des larmes noires sur le regard d’un enfant qui veut vivre, et l’ensevelit. Il pleure, lui aussi. Pleure de rage, d’être, mais si peu, d’être et de n’être plus, d’être et de ne jamais savoir, ne jamais saisir, se saisir de soi. Le ressentiment qu’on vit de ne jamais savoir, qu’il mourra quand même, qu’on meurt tous un peu trop vite.

Bientôt sa chute est irrémédiable. Le sol, le sol! Une abeille. Elle le porte. Il s’abandonne, las. Qu’il est doux, l’air sur sa peau! Il ne veut pas sentir le mal. Que la beauté. Que la fermeté de son appui. Et bientôt, d’autres abeilles, et des bourdons, et des guêpes, quelques mouches, et encore un papillon, le portent, l’entraînent. Lui, éviscéré, rongé, porté par son mal, porté par ses assaillants, et au travers d’eux un peu de beauté, il se laisse flotter. Il ne ressent plus de douleur.

Il est mort, l’enfant.

S’en va retrouver ses parents, morts bien avant lui, qui l’emmènent fêter l’âge de raison.

Une réflexion sur « Caulfield »

  1. Je vais finir par croire que je suis ta commentatrice officielle. Pffffffff! Faudrait d’ailleurs que je t’ajoute à mes liens, tiens.

    T’as ce don toi. De mêler légerté et lourdeur, de faire parler les images jusqu’à l’upper cut. Moi, je reste pantoise à tout coup.

    Dans ce texte, la partie où tu fais dialoguer l’enfant, a quelque chose de particulièrement vrai. Les confusions de langage et la candeur qui y sont omniprésente nourrisse bien le personnage.

    Et je l’ai lu au complet malgré la longueur… Mais je suis un peu fan.

    Et bien sûr que je préfère qu’il n’y ai pas de niaiseries sur ton blogue. :p

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