De la vérité du suicide.

Toute mort est collective.

Un jour où je l’ai suicidé, de verte pâture, étrange rupture, j’ai omis de vendre mes louanges à la plèbe. J’ai senti le refrain envoûtant des prairies, et pour mieux paître, je l’ai lancée à retardement sur la place publique. Ensevelissant mes aïeux de pleures naturelles, j’ai, moi, renoncé. Geste fait. J’y ai mis tout mon espoir, toute ma sotte gloire pré-moderne. Le temps d’un sourire, d’une musique douce et populaire, je l’ai suicidée, cette vie immonde et glorieuse.

Cet étrange et biscornu Être bicéphale, je l’ai troué de la flèche du devoir. Nul ne saurait me contredire. Car nul ne sait. Car nul ne fuit jamais la ludique envie de fléchir, de ruiner les décorums, car on y participe, car on participe de la connerie collective. Mais enfin, pas avant de les suicider. Je suis parricide, traître, félon, coupable d’hérésie. Une section de ma foi s’est ennuyée, d’elle-même, du temps foetus où l’air est pur, où l’air est visqueux de sincérité.

Et désormais appuyé sur l’autre, sur la tête voisine, le coeur transmis par voies anales, par voix phallusiennes, par voies régurgitatrices, par larmoiements et par sueur, le coeur transmis, dis-je, j’ai expié sa vie, à lui, l’être qui devait en avoir terminé de se leurrer devant l’histoire et la plaie béante de l’humanité. J’ai coupé son cordon comme une corde par laquelle il s’asphyxiait. Je l’ai retenu, plutôt qu’il ne tombe, je l’ai glissé sous des draps d’un confort oblique, je l’ai transmué en dérisoire bouquet mortuaire. Il faut bien se décorer d’une plume, si le pigeon nous chie continuellement sur la tête, ce n’est pas par chance, mais parce qu’on occupe son territoire, dès lors, se convertir, s’armer des ailes d’Icare et rejoindre le soleil, pour mieux brûler, pour mieux, ensuite — et enfin — s’éteindre en un souffle rationnel, en une obscure étincelle, dernière lueur de l’être maudit.

Et l’explosion ne survint jamais.

Je l’ai suicidé parce qu’il tanguait, et qu’on n’accepte pas de chavirer. Je l’ai suicidé parce que l’obstacle de la course, trop de fois recommencée, s’élevait devant moi sans cesse comme le haricot jusques aux cieux, et que trop lourd, trop lourd, trop lourd. Et que d’un poids inacceptable, je ne me ruais pas vers Lui, je me ruais toujours vers moi, tombant, puis mon crachat sur moi, car si je voulais monter c’était pour Lui régurgiter dessus Ses affres et Ses espoirs, semés à tout vent, offerts à toute chair.

Je l’ai suicidé pour ne pas qu’il s’intériorise, pour ne pas qu’il s’aime, pour ne pas qu’il, de coeur délaissé — rappelons-nous comme il l’avait transmis — pour ne pas qu’il ne sache plus que faire que de s’aimer au travers d’une transmission inverse, digne retour à son espace vital, pour ne pas qu’il se fasse attente éternelle devant l’obscur égoïsme. Voilà, je l’ai suicidé pour que moi je vive, et m’aime par moi-même, et seul, peut-être, mais aimé, de moi du moins, de moi strictement et exclusivement, de moi aimé, admiré, adoré, et sans attente de l’autre entité céphalique, ni des autres, ni de Lui.

Taureau

Et de la Chair féconde ou non, et de la chair, dodue, visqueuse, de la Chair douloureuse, entrecoupée, striée, que l’on voit puer, et que l’on sent s’ouvrir, de la Chair, je me suis séparé. De la chair du monde, de l’autre, et d’elle, aussi, sans doute, de sa chair connue. Tout ça terminé, tout ça éteint, comme un faisceau qui disparaît d’envie de croître, qui disparaît comme la grenouille qui éclate, et du bœuf qui renaît. Oui, quand la grenouille éclate, le bœuf existe davantage, et, Taureau, et, Cornu, et, Lourd de son physique et de son âme obsolète, pourtant nouvelle, laboure le sol à pieds joints, quatre par quatre, véhicule terrestre, mais rotoculteur, sonde, mais aiguille lancinant à la tension de l’épiderme. Croûte. Obstacle infranchissable. Taureau.

On ne transperce pas un taureau. On le perce. On ne transperce pas un suicidé qui renaît, on le perce, il se referme. Je l’ai suicidé, qu’il renaisse Taureau et mérite la majuscule autant que Lui, mort en même temps que lui. Tous deux morts, le corps de l’éphèbe dans ses draps obliques, et le Dieu dont il était l’apôtre : lui en bas et Lui en haut, séparés d’un haricot immense.

Ne reste que moi. Période de gestation longue. Cordon d’une longueur de haricot. Et je ne me détacherai de l’utérus fatal que lorsque j’y accrocherai une goutte de moi et que je pourrai m’aimer, à sa suite, à travers lui ou elle, nouveau, qu’à travers l’enfant et la mère.

Je ne naîtrai plus avant la procréation, car la création originale est morte, un soir de novembre, sur une musique populaire entraînante.

D’autre part, et si la question vous tourmente, oui, je crains que ce ne soit par erreur qu’il ressuscite, un soir de perdition, un soir de vengeance inconsciente, un soir où dans le corps d’une femme, à demi-conscients, je revivrai, et c’est sans doute le seul moyen; ou alors qu’il soit à jamais mort. Car il faut pour l’enfant aimer la mère. Et je sais que je n’aime plus que moi, à contre sens et modestement.

Mais je n’attends plus.
Trop longtemps j’ai vécu de ce confus espoir
De quitter, à deux, avec une, le solide, le noir
Bougie
Qui d’elle-même, consumée, s’éteint
Sur trame de pop-beat nauséeux

Et vomira demain son existence.

Mieux vaut s’armer d’amour-propre, Taureau.

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