La nature morte

Je connais bien peu à la peinture. «Rien», serait plus juste. C’est peut-être pour cela que j’ai de la nature morte une image plutôt terne. Plutôt en teintes de gris, plutôt en formes floues, plutôt en urnes de terre brune et en fruits déconfits. C’est peut-être pour ça que j’exècre les pots de fleurs et les prunes empilées. Ça me donne toujours l’impression de manquer d’imagination, avec un arrière-goût d’inachevé.

De la même façon, j’ai connu jusqu’ici, tout au long (mais bien court) de mon parcours scolaire et personnel, de nombreux enseignants qui avec mes parents m’ont transmis le goût de la réflexion, de l’écriture, de la musique, de la et du politique, de la communication, de la littérature, de la langue française, et avec tout cela ou en découlant, le goût du savoir.

Mais de par leur attitude, mais de par leurs réalisations, bien peu ont suscité chez moi la poursuite d’objectifs. Apprenant de leur exemple, je n’ai jusqu’ici rien fait. Combien d’esprits lucide n’ont jamais eu le culot de gouverner? Combien d’adroites plumes n’ont jamais publié? Combien d’orateurs magnifiques n’ont jamais pris parole? Combien de voix mélodiques se sont tues? Combien d’idéalistes ont refusé leur philosophie au monde entier? Combien de voyants ont éteint sur leurs visions les projecteurs? Combien de pinceaux éclatés se sont vite rangés dans de bien sombres habits? Combien d’idéateurs ludiques se sont contentés du cynisme ambiant? Combien de stupides policiers ont joint les rangs des forces de l’ordre (ça, oui, un, et heureusement d’ailleurs!) Combien d’acteurs justes ont appris leur rôle de père, de mère, d’enseignant, jugeant du bien-fondé de leur sage décision par l’idée unique que la communication de leurs passions à des jeunes était bien plus valable que la pleine réalisation de leurs capacités?

Et moi, Scott Towel, Spongi Towel de la petite rhétorique d’école de campagne, j’ai tout imbibé, jusqu’à vouloir devenir comme eux, enseignant. Mais l’enseignant-raté, qui depuis la grèce antique, qui depuis l’école mésopotamienne, veut influencer à son tour la jeunesse, pour lui ouvrir les yeux et l’esprit sur le monde, sans jamais oser le faire lui-même, a-t-il sa place auprès des jeunes?

Peut-on espérer quelque chose de bon d’un enseignement théorique? Fut-il bon de faire profiter la jeunesse d’un savoir, d’une connaissance, d’une passion, s’il n’y a plus de l’aspiration que la part liée à la transmission d’un tout abstrait concept, alors qu’apprend-on à notre jeunesse? On lui apprend l’Être, le Paraître et la répercussion de (notre) petite envergure. Avec un enseignement formé d’espoir de transmission, ne formerons-nous que des enseignants?

L’enseignant marquant, le grandiose, l’enseignant-dont-on-se-souviendra n’est-il pas celui qui pousse plus avant ses réalisations? Qui, loin de se contenter de marquer de petites considérations extra-temporelles une ou des générations, s’inscrit dans son ère, et rédige à tout moment l’histoire de l’évolution humaine?

J’en ai contre le caractère mars plastic du corps enseignant, qui s’est dévoué pour faire de mon expérience scolaire un moment agréable, en s’effaçant lui-même. En me montrant l’exemple de celui qui agit à petite échelle, espérant me faire agir à grande échelle, en se disant qu’en semant des graines il obtiendrait une plante. Mais à l’échéance, j’ai bien peur que le haricot ne produise que d’autres haricots. Et il faudra bien un jour un haricot noir, un cancer horticole… On espère trop de mutations génétiques chez les enseignants.

Je veux être l’enseignant-haricot qui fera pousser un bananier. Faut-il alors que je me fasse avocat (du diable?) et que, moutarde, je me monte au nez, que pomme, je me tombe sur la tête et que raisin, je me vinifie?

Pour que la saison du haricot soit fructueuse, il faudrait bien d’abord que je me plante, que je pousse, que je bourgeonne, et que je regarde plus loin que le bout de mes feuilles. Il y a là tout un jardin auquel je touche, par mes racines et par les tiges, tout un ciel où monter en graines et toute une terre à enrichir.

Alors, seulement alors, mars plastique n’aura pas eu tort. Je suppose qu’il faut parfois effacer quelques mauvais traits pour qu’un coup de crayon donne vie à la nature morte.*

D’accord. Prenons courage, mais surtout prenons engagement. J’ai vingt ans, le quart ou le cinquième d’une vie — c’est déjà plus long que la vie d’un haricot, et encore plus que celle d’une gomme à effacer, surtout dans le coffre du castor-mangeur-de-gomme-pour-vrai que je suis — et encore du temps, mais pas tant, pour être. Alors au pinceau, maestro, et chante ta pseudo-lucidité avant l’alzheim’ère.

* Comme ce texte aurait lui-même mérité quelques attentats revendiqués par Staedler.

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